|
Je reconnus avec horreur mon patron. Il n'était pas seul, autour de lui se pressaient la réceptionniste de l'hôtel Sami, ma propriétaire la boulangère, mon voisin de vol, le chauffeur du bus...
-Que faites-vous là, vous vous êtres donnés le mot ou quoi? Ce n'est pourtant pas ma fête ni mon anniversaire puisque je suis né sous le signe du printemps et de la lumière.
-Nous sommes tous venus ici participer à un festival de danse folklorique.
-Mon oeil! Comme par hasard dans ce lieu perdu au bout du monde en pleine nuit !
-Viens, dit la boulangère, ne fais donc pas tant d'histoires, les rencontres fortuites ça peut arriver, on va te faire découvrir la Ronde des Pains et elle tenta de m'entraîner dans le cercle qui se formait.
-Lâchez-moi, je n'ai plus l'intention de participer à ces idioties, je suis un être libre et majeur en vacances !
C'est alors qu'une autre personne d'un âge certain fit son apparition dans l'eglise. Sa voix s'éleva sous les voûtes: 'laissez donc cet enfant tranquille!'.
Le groupe s'écarta pour laisser passer la nouvelle venue qui me fit signe de la suivre vers la sortie. Je reconnus ma maîtresse d'école, celle du temps des pawlonias dont les fleurs molles jonchaient les trottoirs après la pluie devant l'établissement des Frères de Saint-François.
-Je suis en forme n'est -ce pas pour mes 112 ans? Je n'ai jamais été aussi active depuis que je suis décédée, une vraie redresseuse de torts.
Je n'avais pas revu Mademoiselle Pâquier depuis la fin du cours moyen supérieur, plus utilisé non plus depuis l'encre violette et les plumes Sergent Major. Et elle venait de mettre fin à une danse alors qu'elle nous forçait à des rondes sans fin sous le préau au son du tambourin quand nous n'avions pas appris nos leçons ou étions incapables de les réciter correctement sur l'estrade.
-Je vais te raccompagner dans le centre me dit-elle, je suis garée juste au coin, tu as de bien mauvaises fréquentations, heureusement que je suis intervenue.
Une soucoupe volante était en effet posée sur un escarpement rocheux non loin de là.
Nous prîmes place a bord et après quelque manoeuvres audacieuses nous décollâmes sans encombres. A travers les hublots je pus entr’apercevoir le centre historique d’Albufeira et les vagues dechaînées qui s'abattaient sur le rivage.
-Tu sembles toujours aussi solitaire que quand tu étais enfant.
-Oui j'ai dû manquer un train, pas qu’un seul d’ailleurs.
-Pourtant ce ne sont pas les occasions qui ont manqué, ce garçon par exemple à la fac d'Avignon quand tu étudiais l'Anglais...
-Vous voulez dire Ivan? Je me souviens de lui, un vrai visage d'ange avec ses yeux en amandes.
-Et c'en était un, crois moi.
-Oui, il était d'origne russe, un dragueur de première, il jouait au rugby pour Châteaurenard, les filles l'appelaient Ivan le Terrible car il était fort poilu et lui n'avait d'yeux que pour moi.
-C'est le genre d’homme qui donne du plaisir et c'était un bon parti, tu aurais pu au moins retourner ses avances.
-Oui, c'est ce que disait ma mère, mais vous savez moi à l'époque j'avais la tête ailleurs.
Mademoiselle Pâquier m'interrompit soudain:
-Je ne voudrais pas t'inquiéter mais j'ai oublié de faire le plein avant de venir.
-Eh bien, vous n'avez guère changé, autrefois vous tombiez toujours en panne à deux pas de l'école, on disait que vous étiez si pingre que vous attendiez un quart d'heure à la station-service le pistolet en main pour extraire les dernieres gouttes d'essence et cela avant l'avènement de la crise pétroliere. Enfin puisque nous allons nous poser à la station-service la plus proche, je ne veux pas manquer de voir la tête que fera le pompiste quand il verra votre véhicule.
-Malheureusement je crains qu'il ne soit trop tard pour nous y rendre, tous les voyants sont au rouge, il n'y a plus rien que je puisse tenter, nous allons vraisemblablement nous écraser!
La dernière vision que je garde mademoiselle Pâquier est celle d'une momie desséchée accrochée obstinément au levier de commandes tandis que retentissent des alarmes assourdissantes. Une collision terrible nous plongea dans l'obscurité totale.
******
Le matin vient de se lever. Je m'éveille à plat ventre sur le lit. Mes vêtements sont déchirés, le parapluie à mes côtés est en lambeaux et il y a même des algues sur le matelas. Je titube pour atteindre la salle de bains. Bonjour les bleus et les courbatures, que m'est-il donc arrivé? Devant la glace j'essaie de me recomposer un visage humain. Mes lèvres sont tuméfiées, mes yeux encore exhorbités comme si j'avais entrevu des fantômes.
En sortant de mes ablutions je me trouve nez a nez avec ma proprietaire venue faire le ménage de ma chambre.
-Où est donc la bouteille d'alcool à brûler que j'avais laissée sur la table de votre chambre? Dieu en soit temoin, que de désordre et de saleté, qu'avez-vous donc fait de votre soirée?
-Cet alcool est celui que vous avez eu l'audace de me servir dans un verre en cristal et quant à ma soirée, vous savez très bien comment je l'ai occupée. Avez-vous enfin fini de danser en rond? Mon patron est-il rentré chez lui en jet privé?
-Allons, vous êtes sur que vous allez bien de la tête? Oh, mais je vois que vous avez fumé toute la réserve de mon fils, de la Durban Poison très pure de première qualité ramenée en contrebande de Hollande, vous n'auriez pas dû, il allait la refourguer pour s'acheter enfin un ordinateur portable pour ses études. Voila donc la manière dont vous me remerciez de toutes mes bontés! Et mon parapluie, observez dans quel état vous l'avez mis! Un cadeau de mariage de mon premier mari qui était la bonté même sur terre avant toutefois de s'enfuir avec cette pimbêche de Maria Pocara deux ans apres la naissance de Martinho...
L'Africain de la chambre voisine passa devant nous tranquillement en sous-vêtements à fleurs, on l'entendit bientot qui chantonnait en se brossant les dents totalement indifférent a la guerre qui se préparait, celle d’Afghanistan ou celle qui allait éclater à deux pas de lui.
-Je n'ai pas eu meilleur mari croyez-moi et voyez ce que vous avez fait d'un si bel objet, le manche était en bois de santal.
-absolument pas, ce n'est qu'un vieux pébroque au manche en plastique ordinaire et sans valeur, arrêtez de me jouer cette scène digne des Misérables.
-Si c'est comme ça, allez-vous en sur le champ, quittez Albufeira immédiatement pendant qu'il en est encore temps ou il vous en cuira, vous pouvez m'en croire.
Avec ces paroles d'encouragement je decidai de prendre le large. Sur la place centrale il fleurait bon le café torréfié mais je jugeai plus prudent de ne pas m'arrêter en chemin. Qui sait de quoi était encore capable cette vieille sorcière?
La seule personne curieusement à laquelle je pensai pendant tout le voyage de retour fut ce jeune mozambicain qui occupait la chambre voisine de la mienne. Je l’avais surpris de nuit en train de travailler à l’hôtel Rocamar quand j’avais emprunté le sentier de la falaise. Une baie vitrée éclairée m’avait permis de le voir sans qu’il m’aperçût. Je m’en voulus de ne pas avoir eu le temps de le connaître vraiment, de lui parler. Puis une paix inattendue et un grand bonheur m’habitèrent quand je réalisai que l’important avait été simplement de nous croiser, avant de reprendre nos chemins respectifs.
N’avions-nous pas été, comme l’écrit Pessoa, ces bateaux qui passent dans la nuit?
|