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Grains de sable

le dimanche 02 mai 2010, à 20:53. Posté par AC






    Je t'ai perdu. Est-ce si grave? On dit qu'on se remet vite des pertes matérielles et cependant j'ai du mal à me consoler de ton absence. Tu n'étais qu'un petit objet de plastique, je faisais jouer tes touches et une voix se faisait entendre, souvent celle d'un ami. J'ai cherché ton nom sur internet, Siemens A55, de peur de t'oublier. Déjà j'ai failli te confondre avec ton cousin, le A60, mais n'avais aucun doute que le A 70 n'était qu'un lointain parent à toi, trop carré, trop ressemblant à un Nokia.

    Toi et moi on en avait fait de la route ensemble, c'est ce qui rend les séparation si tristes. Je t'avais acheté en Italie avec une carte à puce Wind. J'aimais ta sonnerie du premier jour, je n'ai jamais pu en changer, je ne sais même pas quel est le nom de cet air à la mode que tu jouais sans cesse. J'aimais aussi ton petit bonhomme souriant, cigarette au bec, qui apparaissait quand tu t'allumais entre mes mains. Finalement les objets ont une âme, certains d'entre eux du moins, tu seras toujours là quelque part dans ma mémoire, pour me le rappeler. Je t'avais acheté dans le magasin de la via Tiziano Aspetti pour pouvoir parler à Daniel, le garçon qui m'avait offert en cadeau la foudre un jour de pluie.

    C'est arrivé le weekend dernier. J'avais regardé le bulletin météo à la BBC et décidé qu'il fallait partir de bonne heure afin de profiter du dernier jour de soleil avant une semaine qui s'annonçait pluvieuse et morose. Mon vélo prit place dans le wagon, je l'attachai soigneusement avec des sangles. Arrivant à Swansea, la ville de mes études, j'aperçus par la fenêtre tandis que le train ralentissait quelques maisons minuscules accrochées à la colline pelée au-dessus d'un quartier industriel et triste. J'imaginai un instant me trouver une chambre bon marché dans cette favella britannique. Je serais arrivé comme ça sans prévenir, avec une grosse valise, frappant à toutes les portes. J'ai toujours aimé les lieux humbles avec vue, la compagnie des gens pauvres et humains. Je vis même en ces collines le Mont Sinaï, un enclos, deux ou trois ifs sombres, là où la vie rejoint la mort par des chemins pentus et déserts. Des chèvres s'étaient invitées à brouter les feuilles des arbres et l'air était si chaud et si chargé d'essences qu'il aurait suffit d'une étincelle pour faire sauter la planète...

    L'arrivée en gare mit fin à cette rêverie. Je m'élançai avec mon vélo à travers la ville, direction la longue promenade qui longe la mer en direction des Mumbles. Enfin, virage à droite toute et montée en direction de la péninsule de Gower. Il me fallut à peu près une heure d'efforts pour parvenir baignant dans mon jus à la baie des Trois Falaises. C'est sur cette plage que j'ai dû te laisser tomber sur le sable. T'a-t-on recueuilli ou la marée est-elle venue t'emporter? Je ne me suis aperçu de ton absence qu'à mon retour, ayant fouillé le sac à dos et toutes les poches de mes vestes. Je ne voulais pas y croire et je t'ai cherché encore longtemps dans tout l'appartement. Enfin il m'a fallu me rendre à l'évidence. Je me console simplement en sachant que je t'ai abandonné dans ce lieu magnifique. Il faut savoir laisser aller, renoncer à tout attachement. Déjà je m'asseois en tailleur et affirme péremptoirement que le vide triomphera. Mais non, le vide n'est pas dans ma tête, il est dans le creux de mon ventre, dans cette solitude. Tu ne sonneras plus. Qui pourra te remplacer? Un frère peut-être. Je me précipite sur Ebay et je te vois, démultiplié et à des prix divers. Du moins ce sont tes clones, j'espère que celui que j'acquerrai aura les mêmes caractéristiques que toi.

    Qu'il est long soudain le chemin du sommeil quand on a la nostalgie d'un objet perdu. Comment sais-tu que tu dors vraiment? Je vais te dire le secret à l'oreille: tu dors quand en toi tu peux enfin sentir et voir le soleil et que ton corps est devenu sa demeure.

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