Où allons-nous?

 

Mes poèmes - Forum - Livre d'or - Liens - Moi

 

L8

le samedi 29 août 2009, à 01:27. Posté par AC


    C'est en te serrant la main, en t'embrassant le front à la manière d'un dévôt avant de te faire mes adieux que je songe à la vie filant inexorablement entre nos doigts. Tu es un bouddha maigre aux yeux vifs: ils brillent dans l'huile grésillante de la lampe qui éclaire ton visage osseux, j'attends que tes paroles remontent à la source de mon encre.

    Les moteurs ralentissent, la carlingue de l'avion Ryanair semble se poser douillettement sur le dos éthéré des nuages avant de les traverser précautionneusement ; à travers leurs effilochements cotonneux, l'oeil curieux de tout distingue un estuaire traversé à l'oblique par un pont ferroviaire métallique. Nous piquons droit dessus, l'air de le viser, puis, sans davantage prévenir, nous virons brutalement en direction d'une centrale thermique. Nous nous rapprochons de celle-ci dangereusement, au point de nous perdre un instant dans la vapeur générée par ses cheminées béantes juste au-dessous de nous. L'avion continue de tourner à 360 degrés, voici le pont de nouveau, vu de plus près, grossi comme avec une loupe. Après avoir décrit cette magnifique spirale parfaitement exécutée façon pelure d'orange, le plancher des vaches est en vue. Qu'il fait bon se poser sur notre vieille terre, même si cette dernière porte sur son corps en cicatrice un peu de ce bleu évaporé des rêves déçus que seul le ciel avait à nous offrir en promesse.

    Ma valise est arrivée plus tôt que prévu sur le tapis roulant, parmi les premières, décidément la chance me sourit. Et pour couronner le tout, le bus X500 m'attend sagement devant l'entrée, prêt au départ, une fois passée la porte vitrée. Devant moi une touriste allemande traine épuisée et baignée de sueur un énorme sac à dos d'où pendent des chaussures de marche sur lequel sont cousus en grosses lettres ces mots: 'Not a terrorist, going camping'

    Tu m'attendais, toi que je n'espérais jamais revoir, avec tes lunettes rondes à la John Lennon ou à la Gandhi. Je t'avais quitté en France jadis, dans ton appartement millavois sous les toits en face du lavoir et je te retrouvais ici sous les gouttes de pluie asservies à ces régions du monde, mousson glacée en plein été. Nous nous sommes dirigés vers une demeure que nul n'habiterait bientôt jamais plus qui pourtant sentait bon le bois brûlé et le café torréfié. Nous avons traversé des rues qui m'ont rappelé Harlem ou Brooklyn, ce n'était que Toxteth, Liverpool, L8.

    Dans mon enfance, me dis-tu, il y avait des vendeurs de marrons au coin de cette rue, celle-ci où une autre qui lui ressemblait tant quand venait le froid, à qui cela importe-t-il désormais? Que veulent donc nous confier ces souvenirs tapis en quelque recoin d'ombre de notre âme fatiguée? Laissons-les prendre le large.

    Nous sommes descendus dans un quartier abandonné de tous. La plupart des fenêtres des maisons de brique rouge sang étaient barrées de feuilles de métal, de contreplaqué pourrissant, ou carrément murées.

    En 1945, tu es sorti des camps de concentration et tu as travaillé jusqu'à ta retraite en tant que modeste coiffeur. Il n'y avait pas d'eau courante dans ton salon, juste un broc qu'on remplissait à la fontaine. Lorsque nous venions nous faire coiffer, hauts comme trois pommes, mon frère et moi, tu plaçais une gamelle de soldat en métal bosselée sur nos têtes et coupais méticuleusement tout autour. Nous repartions non sans ressembler à Jeanne d'Arc. ''Et maintenant en route mauvaise troupe, lançait ma mère, le bûcher vous attend.'' A la mort de ta femme tu as subitement disparu, personne n'a plus jamais entendu parler de toi, même ton fils te pensait mort.

    Puis tu m'as appelé par l'esprit. A ton appel je suis venu. Ensemble nous avons fêté tes quatre-vingt six printemps dans l'appartement de fortune du vieil immeuble désaffecté où tu avais élu domicile.

    Je n'ai jamais oublié avoir marché avec toi sur la berge du Tarn en crue, tu avais les mots qui plaisaient à un môme, les mots du Vivant dans un monde moribond, nous parlions le même langage, avancions main dans la main dans le sens du courant.

    ''Ce ne sont pas pour les morts que j'ai apporté ces fleurs. Je les abandonne prêtes à s'ouvrir dans les salles d'attente des gares, le plus souvent ce sont d'humbles bouquets champêtres. Je les donne à ceux que je croise, inconnus que je ne reverrai jamais en espérant qu'ils atteignent comme moi le coeur sombre de la flamme.''

    Lorsque je verrai ton nom parmi les pierres, je dirai une courte prière, ou je sifflerai tel un enfant, m'étant d'abord cru perdu, perdu à en mourir et ayant retrouvé mon Chemin, le coeur battant.




<< Retour aux poèmes

 

commentaires ( 3 ) (Ajouter un commentaire)
dago laborel (rivages et tombants) le samedi 29 août 2009, à 07:28
bienvenue à toi, oui musique et poésie sont bien présentes dans ta prose

Michel (Signes de Vie) le dimanche 30 août 2009, à 00:15
Heureux de te lire. Amitié

AC le lundi 31 août 2009, à 01:21
Bonjour Dago et Michel, merci pour votre passage et vos encouragements à revenir. Il est vrai qu'on ne m'a pas beaucoup vu ces dernières années. Je ne suis pas très satisfait de mon dernier texte. J'espère que ce ne sera pas comme 'Sommet de Chine' que j'ai remanié tellement de fois que j'ai fini par l'avoir en horreur. Un jour pourtant j'ai fini par le relire et en être satisfait. J'espère que L8 finira aussi de me hanter et que je pourrai lui donner une forme définitive.

Ajouter un commentaire à ce poème en tant que :

Vous devez être connecté sur Mespoemes.net pour poster un commentaire.

 

 

Mes poèmes - Forum - Livre d'or - Liens - Moi

 

Hébergé gracieusement par MesPoemes.net - Créer un site internet