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Le Recours

le samedi 11 juillet 2009, à 13:58. Posté par AC


    'Plus que jamais, ce matin, les montagnes restent fidèles à leur vœu de vasteté.'
    Jean Biès



    J'avais passé des heures, ermite reclus dans le garage, à nettoyer les taches de sa robe. Pour elle, je m'étais, pénitent adorateur d'une insatiable déesse, agenouillé dans la poussière, alternant le torchon et la burette d'huile. C'était l'été: ville molle et usée, dehors pourtant un peu de brise avait invité les feuilles des arbres à danser ou bien avait épousé leur soif de frénésie. Je m'étais fiancé à Suzy, je voyais bien que les autres hommes étaient jaloux de sa taille de guêpe quand nous sortions ensemble et avancions lentement dans les rues jonchées de papiers sales qui sentaient le goudron fondu, le pop corn et les pralines.

    Suzy et moi n'avions pas pris de vacances depuis longtemps. Un matin qui s'annonçait torride, nous avons ressenti le besoin instinctif de prendre le large. Pour un souffle de liberté nous étions désormais prêts à toutes les cavales. Le temps de nous arrêter à la station-service pour faire le plein et lire sans payer les gros titres des journaux locaux - 'ils dépècent leur voisin avec un couteau à poisson' - et nous étions à proprement parler 'sur la route'.

    Je profitai d'un bref arrêt-repas sur une aire d'autoroute, sandwich thon et mayo, pour raconter mon enfance à ma dulcinée. Ma mère était une romanichelle qui avait pour unique profession de lire l'avenir. Elle se trompait si souvent qu'elle avait surnommé sa boule de cristal son oeil de verre. En hiver, il faisait si froid dans la roulotte familiale que mon frère et moi nous pissions dans des bouteilles que nous placions entre les draps pour nous tenir chaud.

    Je préférais l'été quand nous descendions des montagnes le long de l'Asse, de la Durance, au pas cahotant du cheval, jusqu'au rivage. Ma mère nous regardait courir vers le miroir immense et nous criait 'partez, partez loin, ne revenez jamais, noyez-vous!' Mais le soir nous retrouvions ensemble près du feu qui jouait de ses ombres sur nos peaux luisantes d'indiens. Ecrevisse? Pain d'épice? Nous avions certainement pris des couleurs. Chaque année vers la fin juin nous partions en procession à St Gens. Nous portions des flambeaux et au fond de la combe, à l'endroit prescrit, ma mère fendait le roc de sa baguette et les rochers se mettaient à pleurer.

    Aujourd'hui je remonte la clé du réveil, nous retournons au berceau enneigé... Suzy et moi allons conjurer la torpeur estivale et prendre la direction des montagnes bleutées qu'on aperçoit parfois par le carreau quand la lassitude ne nous les fait pas perdre de vue. On jouait parfois à deviner leurs courbes de chameau entre la brique et la suie. Je me souviens de la première fois où j'ai touché le métal froid de sa croupe et le cuir tendre de sa selle, depuis nous n'avons plus fait qu'un, un comme le bonheur. Suzuki, petit nom Suzy, ma belle japonaise empressée, bridée seulement parce que je n'ai pas le permis moto complet. Je lui avais promis des fleurs sauvages, des ruisseaux murmurants, des champs de luzerne et de sainfoin, pour une fois que nous étions en roue libre, je lui avais juré de la baptiser dans l'eau claire et glacée des torrents, au pays de la joie revenue.

    Cet instant est arrivé loin de tous, sous le ciel qui pique ses étoiles une à une sur la toile céleste. J'ai attendu venir les ombres en lisant Jean-Pierre Abraham à plat ventre dans l'herbe haute tandis qu'elle sommeillait sur sa béquille au bord du chemin. Puis la nuit s'est allumée et j'ai compris que si tout disparaît c'est que nous ne savons plus au juste où chercher la lumière. Des mains nous obstruent la vue, les nôtres peut-être. Rien ne marche plus à la baguette, nos pleurs ne sont plus que le sel déposé de la vie.

    Dans mon sommeil couché sur la mousse, et des aiguilles de sapin pour oreiller, comme Moïse abandonné à la froidure, je vois les fenêtres des roulottes se fermer, le convoi s'éloigner. C'est ma tribu d'enfance qui s'en va et les autres peut-être, les guitaristes aux pieds nus qui se barrent, les copains barbus. La lanterne qui pend à l'arrière accrochée à un clou se devine encore de loin, là où fut ma demeure ambulante, mais le chemin clair est devant les miens, un chemin que je ne peux prendre avec eux puisque je suis ici, seul encore debout à cette heure tardive, à parler de ce monde.



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commentaire ( 1 ) (Ajouter un commentaire)
proemsie le dimanche 12 juillet 2009, à 14:06
j'ai beaucoup aimé...Amitiés

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