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Sommet de Chine

le vendredi 28 décembre 2007, à 13:17. Posté par AC



    Les furies ont parlé : ll faut partir travailler! En dépit de l’aberration d’une telle intimation, on te retrouve un peu plus tard dans la foule qui attend le train en retard, habillé en pingouin à l’image de tant d’autres, à te dandiner sur le quai qui ressemble justement à la banquise en ce matin glacial. La micheline s’avance enfin lentement entourée d’une nuée de mouettes.

    Les portes s’ouvrent, bousculade garantie. Tu as trouvé une banquette pour t’asseoir? Tant mieux pour toi, c’est un peu comme au jeu des chaises musicales. Derrière-toi des lycéennes hystériques poussent des cris suraigus. ‘Dis-donc il est super ton mec!’ -oui avec lui c’est aventure X, le weekend dernier on est allés escalader une cascade de glace.’ En écoutant autour de moi des voix diverses et en me laissant bercer par la chaleur du radiateur au juger sans doute adéquate pour la cuisson des tuiles aux amandes, je commence lentement à somnoler le feu aux joues.

    Tiens que fais-je donc ici piolet en main sur ce sentier ascendant de montagne? Ah, je comprends, je suis en trekking dans l’Himalaya. Où sont les sherpas qui m’accompagnent? Peu importe, ils me rejoindront sans doute plus tard, inutile de troubler ce beau rêve. Fantastique ce paysage de crêtes neigeuses et de rhododendrons géants!

    Oh, mais ce n’est pas possible, les gens sont vraiment trop sales! Même ici en plein Hindoukoush j’aperçois un tas d’ordures. Vraiment ces populations supposées être pauvres jettent n’importe quoi, c'est même pire qu'aux USA. Regardez-moi ça, ce pull est presque neuf, il pourrait encore servir à des indigents. Mais dis donc je reconnais ce chandail, c’est le jacquard que je portais quand j’étais gamin! Et mes fiches sur les animaux que font-elles là? Il y a même mon vieil ours en peluche aux yeux mille fois recousus!

    Une main puissante me secoue énergiquement.’Monsieur c’est le terminus, si vous ne descendez pas la rame va repartir en sens inverse.’ En effet, je suis arrivé à destination sans m’en rendre compte. Le paysage est glauque, le brouillard si épais que je sors sans que les contrôleurs me voient et me demandent mon ticket. Je sais maintenant ce que ressent l’homme invisible, je mesure sa secrète jouissance. Il n’est pas encore l’heure, j’ai le temps de me payer des croissants au supermarché qui vient juste d’ouvrir. Pas facile de les attraper avec la pince prédatrice en plastique et de les mettre dans ce sac minuscule, mais le jeu du self service en vaut la chandelle, ils font ici la meilleure pâtisserie industrielle de la région.

    Je suis encore dans l’Himalaya. Je viens de repérer une gentiane d’un bleu céleste sur un rocher escarpé. Déjà je grimpe comme un caprin pour aller la cueillir. Il paraît qu’on peut distiller du Dubonnet ou de la Suze en laissant tremper cette fleur dans l’alcool pour le restant de l’éternité. Alors que je tiens ce fragile et unique spécimen entre mes dents, le sol se dérobe sous mes pieds en plein triomphe. Je me sens tomber dans le vide, c’est la fin. Je vais aller manger la gentiane par la racine.

    Par quelque bizarrerie optique la voûte céleste se retrouve sans prévenir en dessous de moi et au moment où j’entre en collision avec elle, celle-ci se déchire comme une vieille toile de tente tandis que l’air siffle avec stridence autour de moi.

    Une main douce de masseuse me malaxe l’épaule ‘monsieur, il est temps de vous réveiller, le directeur va vous recevoir, je vous ai préparé une tasse de café opaque qui va vous réveiller’

    J'ai repris place dans le train en sens inverse. Cette fois mes yeux ne se ferment pas. Au lieu de rêver je revois, exercice d'éveil s'il en est. Le Sommet de Chine. C’est le nom d’une montagne de Haute-Provence. En haut tant d’edelweiss et de tulipes sauvages au mois de juin que vous croiriez rêver les yeux ouverts sur les tapis de l’autre monde. Quand les humains s’en vont, rappelés à leur vie comme des acteurs de théâtre en fin de pièce et que notre âme reste seule dans la salle vide, le bonheur fou nous frappe comme un accès de foudre.

    Un jour, je dois partir, seul ou avec d’autres solitaires et monter. Quand j’apercevrai enfin la beauté terminale, je sentirai aussitôt des mains m’oblitérer la vue et me demander ‘qui sommes-nous?’ quand la question des mains qui ressemblent à des ailes n’aura précisément plus d'importance.


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commentaire ( 1 ) (Ajouter un commentaire)
AC le vendredi 28 décembre 2007, à 13:22
Bonjour Paulette, si tu repasses par ici peux-tu me redonner ton email? Les textes écrits aux alentours de Noël ont disparu et j'ai perdu tes coordonnées. Merci.

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