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Rouge

le vendredi 28 décembre 2007, à 13:06. Posté par AC





    L’élégant Tapha m’avait invité à prendre le thé chez lui à Grand Dakar. Je le surnommais en pensée l’élégant car je l’avais toujours vu porter d’amples pantalons de serge gris qu’il faisait tailler à ses mesures par un onéreux couturier de Dakar.

    L’élégance ou la distinction n’ont jamais constitué chez moi des facteurs essentiels d’attirance ou même simplement de curiosité, aussi étais-je passé à côté de lui sans presque rien remarquer de plus que son sourire affable.

    Il m’avait été présenté par un ami commun, un Camerounais, qui partageait avec lui une chambre à xxxxxxx. Le jour de la rencontre, je ne le trouvai pas particulièrement liant, c’est pourquoi je fus surpris qu’il me sollicite chaleureusement.

    Nous étions en pleine période d’hivernage et le chauffeur du car rapide, cet après-midi là, tenta au mieux d’éviter les flaques d’eau sur la route en donnant de grands coups de volant brusques qui provoquèrent des réactions de protestation outragées parmi les passagers. Néanmoins, j’arrivai sans encombre notable devant la maison où le numéro que je cherchais était inscrit en chiffres énormes, tracés à la craie. Tapha m’attendait en haut de l’escalier. Son visage comme à l’habitude arborait un sourire accueillant. En chemise blanche immaculée boutonnée jusqu’au col, chaussures italiennes vernies bien cirées et pantalon couleur anthracite aux plis impeccables, on aurait juré qu’il se préparait à assister à des noces. Sa tenue contrastait vivement avec la maison à étage où il vivait, aux murs crasseux, aussi populeuse et bruyante que celle de la Gueule-Tapée où je logeais alors.

    Tapha partageait sa chambre avec un chrétien. Deux posters au mur se faisaient face. D’un côté le sourcilleux Ayatollah Khomeiny et, de l’autre, le Pape Jean-Paul II à la mine de bambin rêveur. Un cornet de thé Saddam, du sucre enveloppé dans du papier journal froissé, un bouquet de menthe fraîche aux brins retenus par de la rude ficelle attendaient placidement sur la table que la cérémonie rituelle commence.

    Tapha me dit qu’il allait emprunter un réchaud et qu’en attendant il m'invitait à regarder son album photo. Suffoqué par la chaleur, je tournai les pages un peu machinalement pendant sa courte absence, sans que rien n’accroche vraiment mon regard. Beaucoup de portraits de groupe ne différaient guère de ceux que j’avais pu regarder ailleurs en d’autres occasions. Vers la fin, pourtant, d’autres clichés éveillèrent mon attention. On y voyait un Tapha en kimono de karaté, ceinture noire pendante à la taille, poings fermés, fièrement campé en position de combat. Elles me révélèrent un autre homme, surpris pendant l’entraînement, dépouillé des artifices vestimentaires superflus et, surtout, un vrai guerrier viril au visage aimable, au corps trapu, martial, quoique plein de souplesse et de douceur d’expression.

    La théière bleue émaillée, manchon de papier au bec, avait pris place sur la flamme ardente du butagaz. Tapha transvasait le thé d’un verre à l’autre avec savante dextérité, sa lèvre goulue semblait sûre au juger. En dépit du mince filet d’air qui venait du couloir, la touffeur de l’air devenait proprement intenable. Je dégoulinais littéralement et la chemise propre de mon hôte s’auréola peu à peu de tâches humides allant s’agrandissant. Tapha me demanda de surveiller l’ébullition en cours et me laissa quelques instants en annonçant son intention de se changer.

    Lorsqu’il revint, ce n’était plus du tout le même homme. La métamophose avait eu lieu. Je découvrai stupéfait face à moi le guerrier entrevu plus tôt sur les photos. Un superbe gaillard costaud et félin au corps doux encore juvénile venait d’entrer dans la pièce. Pieds et torse nus, il ne portait désormais fièrement avec assurance, pour tout vêtement, qu’un short de foot rouge Adidas à rayures blanches en polyamide.

    Le cycle interrompu reprit, Tapha baissa la flamme, ajouta du sucre. Bercé par l’attente je tombai dans une sorte de transe hypnotique, incapable de détacher mon regard de lui. Le médaillon en or qui oscillait entre ses pectoraux pelucheux comme ceux d’un ourson quand il se penchait faisait office de pendule de mage. Je me trouvais dans une zone trouble, contradictoire, d’endormissement et d’aiguisement des sens. J’étais possédé, ensorcelé par sa tenue spartiate et sa sensualité de mâle africain. L’odeur sucrée de la préparation s’exaspérait dans l’air et se mélangeait à la senteur fauve, musquée, poivrée, irrésistiblement puissante de son corps nu qui me rendait fou de désir. Son short athlétique écarlate délicieusement odorant, trempé à présent de sueur, d’où dépassaient les cordons de serrage, laissait entrevoir le gri-gri qui ceinturait sa taille.

    Lorsque le thé fut prêt, il prît sur le plateau le verre qu’avait touché auparavant sa bouche et me le tendis. J’acceptai fasciné le geste de communion. Lorsque l’après-midi s’acheva nous nous séparâmes en nous promettant de nous revoir. Je restai longtemps en état de transe, subjugué par ses effluves corporelles et ce n’est que la longue marche à pied jusque chez moi qui me dégrisa.

    La nuit suivante je fis un rêve étrange. A mon réveil, je sentis un vent glacé sur mon corps meurtri, j’eus l’impression d’être une épave abandonnée sur un écueil couvert de varech humide. Un éclair soudain zébra l’horizon nocturne illuminant la chambre minuscule que j’occupais sous l’escalier, il fut suivi d’autres qui, littéralement, innervèrent la voûte céleste. Le craquement effrayant du tonnerre fit trembler la maison. La pluie crépita bruyamment et s’abattit avec violence sur la tôle ondulée de la toiture, emportant dans son déluge pailles et fourmis. En quelques minutes l’eau monta rapidement et commença à envahir ma chambre, toutefois l’orage cessa avant que mon matelas ne fût trempé. Ce fut la nuit mémorable où le marché Kermel brûla, une nuit étrange et maléfique où je grelottai pris de frissons et de fièvre jusqu’à l’aube.

    Tapha avait sans nul doute possible usé d’un charme pour s’emparer de mon corps et de mon esprit durant mon sommeil, je ne le sus que plus tard. Il ne se cachait même pas d’avoir de tels pouvoirs à sa disposition. Au cours d’une conversation à xxxxxxxx, il se vanta de faire faire aux autres ce qu’il voulait. Patrick le Camerounais, qui avait déjà plus de petites amies que de jours de la semaine à sa disposition, avoua tout de go qu’il était envieux, ayant vite compris où Tapha voulait en venir. Tapha me regarda intensément à cette occasion tout en parlant, si intensément que, gêné, je baissai les yeux. Puis il remarqua que mes cheveux fourchaient, rebelles à la coiffure. Il me dit: ‘pourquoi ne te passes-tu pas du gel zam-zam dans ta chevelure, moi je le fais, et il paraît que cela rend heureux en amour.’


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commentaire ( 1 ) (Ajouter un commentaire)
paulette le dimanche 06 janvier 2008, à 15:34
je te donne mon msn pas mon email je te le donnerai quand tu me contactera; [email protected]

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