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L'amour a sa géographie. Le mien a pris racine dans la ville de Padoue. Son centre historique a étrangement la forme d'un coeur et, au-delà de la voie ferrée, plus au nord, le quartier d'Arcella se présente comme une tulipe un peu fermée au bout de sa tige.
J'ai une nostalgie infinie quand je marche sur cette via Avanzo Jacopo depuis la gare, surtout quand j'arrive au niveau des panneaux électoraux, je me rappelle notre petit groupe avec Daniel et Ana, quand nous sommes rentrés de Rome à 5h du matin. Alors que nous marchions vers nos pénates, le train que nous venions de quitter est passé, continuant sa route en bringuebalant en direction de Venise. Sans nous.
J'ai peur des souvenirs, cela fait si mal de se rappeler. Ici, il y a le parc Milcovich où Daniel promenait le chien de sa colocataire et où j'ai pensé une fois en me baladant qu'il serait doux d'être enterré au moment de ma mort au pied d'un érable rouge ; au coin de la via Aspetti et de la via Tiziano Minio, c'est l'arrêt de bus où Daniel arrivait chaque soir de son travail. Plusieurs fois je l'ai aperçu et j'ai couru comme un fou les cent mètres pour lui parler.
Maintenant ces lieux sont vides de sens, l'oiseau s'est envolé pour une longue migration et ne repassera sans doute plus par ici. Il ne reste que ces rues, ces trottoirs, ces jardins, ces immeubles, retournés à leur abstraction première et qui ne signifient plus rien, ne parlent plus, ne chantent plus...
La solitude c'est terrible, la solitude, ce résidu de l'amour fou. Les paysages tremblent encore quand on les évoque ou qu'on les revoit. On sent le poids du minéral, l'odeur triste et fade du goudron estival, on ne peut plus se raccrocher à rien. On se dit seulement: il faudra aimer encore. Plus fort. Une fois prochaine.
***
J'ai passé une semaine à souffrir comme un Christ attaché au poteau des tortures. Dans mes mains, sans parler du coeur, on avait enfoncé de longs épieux.
J'allais par les chemins connus comme autant de stations de tristesse.
Ton absence avait tout desséché aux alentours, sauf les gouttes salées qui perlaient sporadiquement à mes yeux.
J'ai voulu fuir à Florence. La ville était proprement minérale, sans espaces verts ou presque: nul repos. J'ai essayé de trouver la paix au marché où l'on vend des sacs de cuir, des t-shirts Adidash avec la feuille de cannabis au lieu et place du trèfle. J'ai acheté un bracelet de force. Le vendeur me l'a passé au poignet. Je suis reparti satisfait, content sans doute d'avoir inutilement craché 7 euros sans savoir pourquoi: vanité d'un instant, pouvoir consolateur de la consommation.
Au stand des cassettes j'entends la voix de Manu Chao, mon coeur fond et bientôt ce seront mes plombs si je ne sors pas de ma mélancolie. Je fonce vers le duomo regarder la façade polychrome.
Lent retour à Padova. L'Eurostar italien ne roule pas vite et il y a peu de place pour les pieds. En arrivant j'appelle Robi et Manu deux amis de Daniel. Je leur tends un traquenard, je les invite au restaurant. En fait je désire bien davantage les cuisiner au sujet de Daniel. Ce sont eux qui choisissent le lieu de leur interrogatoire. Ce sera la pizzeria Da Nadia où l'on sert des pizzas grosses et caoutchoutiques comme des roues de vélo.
Robi m'apprend que Daniel a un portable en Espagne. Je lui demande ce numéro d'un air innocent. Robi va pour me le donner et puis se retient. Mais...dit il, Daniel ne te l'a pas confié? J'invente une excuse bidon comme quoi on aurait pas eu le temps. Robi devient méfiant et refuse de me donner le numéro qu'il a en sa possession. Pire il commence a juger mon amitié avec Daniel. Je deviens un gosse à qui on peut faire la leçon: l'amitié ne dure pas toujours... tu dois l'oublier...
Je commence désespéré à piquer du nez dans mon assiette. la serveuse me l'arrache avant que j'ai fini mon bout de pizza agonisant refroidi depuis des lustres. Robi et Manu me regardent sans rien dire, mi-accusateurs mi-navrés. Robi ajoute, je ne sais pourquoi, que Daniel et moi sommes comme deux fiancés, en plus il met le mot au féminin 'fidanzate', me demande si j'ai compris le sens de ce qu'il veut dire.
La soirée me semble foutue, je n'ai rien obtenu. Et puis soudain j'ai une idée qui arrache tout. Je demande à Robi s'il pourrait appeler Daniel en Espagne et lui demander de me donner son numéro. Robi sort son portable et devant ma mine ahurie parce que je ne pensais pas qu'il le ferait, compose le numéro de Daniel. .J'entends la sonnerie, puis la voix de mon ami. On ne me le passera pas. Mais lorsque Robi lui demande s'il peut me confier son numéro de portable Daniel répond 'mais évidemment!'
Alors ma joie éclate tout d'un coup. On commande des boissons, on trinque, on rit, la vie reprend comme par magie. On est tous des amis frappés d'euphorie. J'ai même droit à une tape sur l'épaule de Robi.
La soirée se termine chez eux. Vers une heure du matin je quitte la maison de Manu et Robi, le coeur léger, là où se trouvait la chambre verte, celle qui fut celle de Daniel. Un moment je me retourne, je vois la lumière de leur cuisine briller dans le noir. Puis, comme je tourne au coin de la ruelle, elle disparaît.
Le site de la pizzeria Da Nadia où se déroula l'action
http://www.santantonio.info/images/esercenti/giuseppe_casanova/paginanew.htm
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