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Miracle

le mercredi 19 avril 2006, à 21:56. Posté par AC






    Un groupe d'inconnus s'était assemblé sous mes fenêtres à une heure qui n'était plus exactement chien, bien que pas encore tout à fait loup. Leurs intentions me semblèrent d'emblée suspectes car j'entendis les premiers pétards éclater ainsi que des rires gras qui en fusant dérangèrent mon sommeil. Ces individus louches ne tardèrent pas à former un choeur et s'obstinèrent à chanter d'abord comme une berceuse puis comme une perceuse les mots que voici:


    Travaille, travaille,
    Il n'y a que briques qui vaillent
    Celle qu'on pose et celles qu'on gagne



    L'un d'entre eux voulut conclure le couplet en l'agrémentant d'un son aigrelet fort désagréable à mes oreilles délicates de mélomane. On aurait juré Bob Dylan à l'harmonica à moins que ce ne fusse Yvette Horner à la cornemuse.

    "Ah mon Dieu, faites que cesse illico ce supplice sonore!"

    Je bondis de mon lit et me dirigeai en trombe vers la fenêtre dont j'ouvris les persiennes. Je sortis comme un sultan à ressort, torse nu, sur le balcon rendu princier par ses géraniums en pots. La foule attendait en bas dans un état de parfait recueuillement mon premier discours. "Eh bien, fis-je toujours révolté d'avoir été ainsi malmené à l'état de pure innocence, n'avez-vous pas honte de me faire sortir de mes gonds? Cessez immédiatement cet odieux boucan!"

    "Nous cesserons la zique quand tu auras commencé à travailler comme tout le monde!"

    Je reconnus la voix de l'adolescent boutonneux qui distribuait les journaux. Il ne manquait pas d'air celui-là. "Toi je te conseille de la fermer car la dernière fois que tu as jeté le Times dans mon jardin ce sont les limaces qui en furent les premières lectrices."

    "il a raison, le travail c'est la santé" cria un autre excité. Il s'agissait de mon dentiste, le docteur McCrosky, celui que j'avais surpris sur ebay sous un pseudonyme aisément dépistable (McCro2006) en train d'essayer de vendre les oeuvres complètes du Marquis de sade, comme si cela ne lui suffisait pas de fourguer et de fixer des dentiers à la glu aux mâchoires de toutes les petites vieilles et pas si vieilles du quartier!

    Cela lui va bien, tiens, de s'agiter comme un singe en secouant des castagnettes, cet homme n'a vraiment aucun sens du ridicule, ma parole! Je pensais le traiter de PD mais ces mots me semblèrent fortement inadéquats dans ma bouche et je préférai opter pour un quolibet de faction plus classique, moins frappé d'obsolescence par les tendances unisexes actuelles et efficace dans tous les cas de figure. "Gros con!" lâchais-je d'une voix que je voulus très convaincante. La réponse ne tarda pas: "Reviens te faire traiter chez moi et je t'arrache toutes tes dents!"

    La foule commença à s'animer plus venimeusement et à lancer des pierres. "Oui, dit la voix de la bouchère, exactement, faisons comme en Iran, lapidons cet insolent rêveur qui ne se plie pas à la beauté archaïque de nos coutumes sociales. Faites comme moi ramassez les galets dans le lit à sec de la rivière, des galets qui ne doivent être ni trop lourds ni trop légers afin que le supplice dure le plus longtemps possible!"

    Une pluie de pierres s'abattit sur le balcon et il me fallut battre en retraite. L'une brisa un pot en terre et l'un des géraniums disparut comme au fond d'un gouffre, le petit paradis suspendu attentivement conçu de mon balcon semblait en péril. Une fois l'accordéon des volets prestement étirés j'eus l'impression que des grêlons énormes frappaient sourdement le métal. Dehors les voix bourdonnaient comme un essaim d'abeilles rendues folles.

    C'est à cet instant précis que je m'éveillai le visage piqueté de sueur. De toute façon me dis-je je n'ai jamais eu de fleurs sur mon balcon, qui a pu me mettre des idées aussi saugrenues en tête?

    Le téléphone sonna. 'je suis la secrétaire de Monsieur Rudan, dit une voix morne, je souhaitais juste vous rappeler que votre entretien d'embauche a lieu jeudi, nous comptons sur vous." Je me retrouvai ainsi une fois de plus en ligne pour faire partie d'un bataillon de l'alvéole sociale, cela me sembla plus inquiétant encore que le mauvais rêve que je venais de faire.

    Cravate de pendu nouée autour du cou je me présentai tout de même par devoir à demi étranglé à l'adresse indiquée. Un bâtiment de brique rouge sans fenêtres. Oui je sais ce que vous allez me dire, mais ces impressions de déjà vu sont fréquentes, il ne faut pas y prêter attention.

    "Entrez, fit le réceptionniste, ouvrez la porte au fond du couloir, pénétrez dans la salle d'attente et refermez silencieusement la porte derrière vous, nous avons des consignes de discrétion à respecter scrupuleusement".

    Cette fois je décidai de réagir. "Comme si je ne le savais pas! Ne me prenez pas pour un imbécile, derrière cette porte il n'y a que la cour. Je suis venu pour rencontrer M. Rudan et je compte bien le voir que ça vous plaise ou non!"

    L'homme me regarda surpris. "Mais je vous assure que..."
    "Allons, ne faites pas le malin repris-je avec le ton le plus insolent que je puisse adopter, je vais ouvrir cette porte et on verra qui est fou de vous ou de moi!."

    Je saisis la poignée et me trouvai inexplicablement à l'entrée d'une salle où dix autres personnes au moins attendaient, certaines dans la position du penseur de Rodin, d'autres la tête pendante et les yeux hagards, un sac en papier contenant leur linge fraîchement essoré du Lavomatic sur les genoux. Une véritable cour sans nul doute, mais très basse, une Cour des Miracles!


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commentaires ( 3 ) (Ajouter un commentaire)
paulette le jeudi 20 avril 2006, à 01:32
Je l'ai lu mais j'ai besoin de le relire. Amitiés.Paulette

paulette le vendredi 21 avril 2006, à 10:51
c'est un rêve très long, un cauchemard de plus. Amitiés AC; paulette l'ame des ames

guy le lundi 22 mai 2006, à 11:00
j'apprecie ,tu n'aimes pas le bruit je remarque.

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