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Souffleurs de verre

le lundi 27 février 2006, à 11:37. Posté par AC





    J'étais un peu agacé d'avoir raté les souffleurs de verre de Murano pour avoir accosté trop tardivement. Je ne verrais pas la pâte qui commence lactée telle des berlingots aixois avant de s'iriser en enflant. J'errais dans les rues dont les ateliers et les fabriques aux fours encore ronflants semblaient fermer et s'éteindre un à un au fur et à mesure que j'avançais. Je me demandais même s'il n'était pas temps d'activer en moi les signaux de la parano. Je décidai que oui, que décidément les artisans et les commerçants de cette île le faisaient exprès, lorsqu'un carillon sonna l'heure au campanile. Alors enfin je compris que comme dans tout pays il existe une heure de fermeture, surtout en hiver.

    Il me restait la compagnie des chats malingres et des corbeaux gras qui se partagent les rues quand les humains fuient empressés vers leurs demeures chauffées. Grand temps de rentrer à Venise! Oh, et à ce propos il ne faudrait pas que je rate le dernier bateau. Je me dirigeai donc vers l'embarcadère au pas de course n'ayant pas jugé bon de demander un horaire et ne voyant plus âme qui vive aux alentours. La chance voulut que je l'atteigne juste au moment où un nuage de pétrole s'élevait dans l'air et que des cordages s'entortillaient comme des serpents lancés sur les quais, signes précurseurs de départ prochain.

    Je me tassai à l'intérieur en compagnie des derniers voyageurs. Une fillette vint s'asseoir sur mes genoux spontanément comme si j'étais son père. Ses vrais géniteurs enlacés dans les bras l'un de l'autre sur la banquette opposée la regardèrent faire d'un air amusé. Plusieurs fois elle m'envoya sa poupée démantibulée à travers la figure, jusqu'au moment où je décidai que c'en était assez, je la soulevai et la déposai sur la banquette comme un vase de cristal fragile.

    Au dehors le brouillard commençait à monter, la lagune devenait inquiétante, les eaux s'agitèrent de violents remous, l'embarcation se mit à tanguer fortement. Des paquets de vagues tombaient sur les vitres par rafales. Le vaporetto dans lequel j'avais pris place suivait péniblement les fanaux allumés dans la nuit en direction de Venise, ses moteurs crachotant et vrombissant.

    Tout d'un coup, à ma gauche, au milieu de la furie des éléments déchaînés, se profila San Michele, l'île-cimetière, entourée de hautes murailles desquelles dépassaient les flammes noires des ifs et les cimes de croix. Je fus d'abord intrigué par cette apparition soudaine qui me rappela la fameuse toile d'Arnold Böcklin, puis l'aspect particulièrement lugubre de cet endroit fit cesser en moi toute curiosité et me glaça le sang. Nous longeâmes avec appréhension les hauts murs d'enceinte de ce pénitencier de l'éternité. Je me souvins que Joseph Brodsky qui n'aimait Venise qu'en hiver, lorsque la ville résonne des sons argentins de l'absence, s'y trouvait encore, en compagnie de combien d'âmes en peine me demandai-je.

    Heureusement pas de pépins mécaniques et le vaporetto s'éloigna rapidement. Quelques minutes plus tard apparurent les lueurs des quais de Venise perçant faiblement à travers une véritable purée de pois et l'embarcation heurta les bouées brutalement, sans que nous ayons realisé avoir été aussi près d'aborder. Le pont dansait toujours furieusement sous nos pieds quand une main serviable nous aida à enjamber.

    Mais la peur demeura inscrite en moi, un peu comme si mes poumons et mon cerveau s'étaient faits éponges de ce monde fantômatique obsédant. Souvent les rêves referment sur moi depuis lors les portes de cette nuit maléfique. Venise ne laisse plus partir ceux qu'elle piège aux rets de son irréelle et insistante présence. Une encre noire, alors, prend les formes d'une écriture qui remonte du fond de l'inconscient, tandis que le voyageur achète un aller simple et que sa voix demande, vulnérable et incertaine, à son écho intérieur: 'à quelle heure arriverons-nous?'






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commentaire ( 1 ) (Ajouter un commentaire)
paulette le vendredi 14 avril 2006, à 05:15
Tu m'a touché et c'est beau l'ame des ames amitiés

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