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Je ne savais pas que les oiseaux parlaient notre langue. J'ai fait cette découverte ornithologique d'extrême importance l'autre matin après avoir passé une nuit presque sans dormir. Ma tête tintait. Résumons les événements: couché vers minuit dans l'espoir d'une bonne nuit complète de sommeil. Au bout de quelques instants, j'entends le marteau de l'ouvrier en train de refaire la salle de bains dans l'appartement du dessous, des jeunes qui bavardent sur le trottoir en s'esclaffant de rire au moment où l'on jurerait que le silence va survenir, la dame qui habite de l'autre côté du palier appeler son caniche qui s'était attardé dans la cage d'escalier, sans compter le voisin allemand qui doit être sourd et qui aime s'endormir au son de son téléviseur à plein volume.
Malgré la camomille fumante les bras de Morphée tardent à se refermer sur moi. Voyons, tout n'est pas perdu me dis-je, je peux faire un peu de lecture en attendant que le sommeil daigne se pointer. Je prends l'épais 'Cahier gris' de Josep Pla sur ma table de chevet. 800 pages dans une langue que je maîtrise mal, quoi de plus soporifique! Au bout de quelques minutes je fatigue en effet à déchiffrer de longues phrases d'Espagnol tarabiscotées trop ardues pour moi. Et son admiration béate de jeune homme pour un juge de paix de sa bourgade semble s'étendre en paragraphes absolument kilométriques qui revêtent un intérêt plus qu'incertain. J'essaie de me recoucher et, cette fois, c'est le camion des ordures qui fait le ramassage, à trois heures du matin! La vitre de ma chambre vibre au passage du camion à la manière d'un mini tremblement de terre...
L'aube arrive, je n'ai absolument pas fermé l'oeil, au mieux j'étais entre deux eaux, dans une sorte d'état comateux prolongé. J'ouvre la fenêtre pour aller sur le balcon humer l'air frais du matin. Il fait bon dorer un peu au soleil tout en regardant les toits hérissés d'antennes de télévision du quartier populaire de Divina Pastora, à présent que tout est paisible. Et c'est à ce moment qu'un oiseau assez hardi vint se poser sur le fil à linge et commença à me parler:
''C'est gentil de nous avoir invité par tes pensées à séjourner ici. Nous avons choisi de répondre à ton message mental télégraphique et consentons à faire une courte pause à Marbella au cours de notre migration annuelle. As-tu bien conservé les miettes de ton petit déjeuner ou de la croûte cassée ces temps-ci pour notre tribu ailée? Bien t'en a pris car nous sommes voraces de nature et n'entendons pas nous contenter de quelques dattes peu fraîches et sales tombées sur les trottoirs, nous demandons des aliments plus rassasiants et énergétiques après un si long voyage! Veille à ce qu'il y ait du beurre sur les tuiles et au minimum un bassin en plastique pour que nous puissions nous mirer les pattes ! Nous sommes déjà trop nombreux à l'auberge de la feuille d'hévéa dans les branches d'accueil au dessus de l'office de tourisme.
Et d'abord je vais te poser quelques questions philosophiques et métaphysiques incontournables dont les réponses vont déterminer si nous pouvons ou non nous approcher de toi en toute sécurité.
Première question: as-tu prié lors de la mort de George Best?
-Non. Je n'aime pas le football et la glorification délirante des célébrités décédées.
-eh bien tu as tort, nous les oiseaux sommes les créatures les plus conformistes et les plus conservatrices de cette planète. Songe que nous nous levons tous à la même heure pour chanter comme les moines. Et lorsque nous partons en voyage celui qui s'attarde ou qui faiblit se retrouve le bec dans l'eau car nous n'avons pas de service de secours pour les ailes molles.
Autre question d'importance extrême: fais-tu tes courses chez Alcampo?
-euh, ça m'arrive des fois, quand je n'ai pas la flegme de marcher jusqu'au centre commercial au-delà de l'autoroute, pourquoi?
-mauvais point pour toi, tu n'as pas remarqué que leurs sacs en plastique sont estampillés avec un dessin d'oiseau? Nous tenons à notre image de marque! "
J'en étais à ce point de cette discussion de toute évidence de haut vol quand mon ami et colocataire, Roger, fit son apparition sur le balcon sa cuvette pleine de linge fraîchement lessivé dans les bras et quelques pinces à linges multicolores fichée dans la bouche. ''Alors, me fit-il en commençant à étendre ses chemises sur le fil, on parle tout seul de bon matin? Ne préférerais-tu pas un peu de compagnie humaine? Au fait quel boucan la nuit dernière! Et tes ronflements derrière la cloison n'ont rien arrangé! ''
Quelques minutes plus tard nous étions rendus dans un café, moi rêvassant en face de mon chocolat, lui fort animé devant son café. Un suédois entra avec sa guitare et commença à jouer et à chanter Bob Marley au fond de la salle. Sa voix ryhtmée couvrit bientôt le bruit des jeux électroniques. On dut l'entendre de loin dans l'air frais du matin qui colportait les sons. Un vieux noir aux cheveux blanchis entra en dansant dans le café, attiré par des échos connus. Lorsque sortant de sa transe il se tourna, ses yeux rencontrèrent le visage du jeune suédois, blond avec de longues tresses. Une lueur de surprise s'alluma brièvement dans son regard, presque de colère, et, d'une pirouette, il disparut soudain plus vite qu'il n'était entré. A tire d'ailes, pensai-je, tel un oiseau navré.
La peinture est d'Aziz Elhihi, artiste marocain vivant en Suisse http://www.galeriefallet.com/elhihi-bio.html
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