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Le dentiste (3ème partie)

le jeudi 09 février 2006, à 01:07. Posté par AC


    La nuit précédant les travaux préparatoires à mon couronnement, j'ai rêvé de l'aiguille creuse d'Etretat. On est si peu de choses.

    -Bonjour, j'ai rendez-vous avec le docteur Krokowski.

    -le docteur ki?

    -ah, pardon, Krokowski c'est dans la Montagne Magique de Thomas Mann, quelle bourde, je voulais dire le docteur McCrosky.

    -quelle malchance que vous soyez ponctuel, il vous faudra patienter une petite heure.

    -tant que ça?

    -le docteur McCrosky est à l'heure d'été, comme tous les dentistes, vous devriez le savoir. Au fait, pour vous punir d'avoir reporté votre dernier rendez-vous, je vous ai mis de côté un échantillon gratuit du nouveau rince-bouche Listerine à l'écorce d'orange amère.


    Pendant que j'attends mon heure sur ma chaise et que mon sablier perd ses grains, je pourrais écouter de la musique. N'adoucit-elle pas les moeurs ? Allez, je place les écouteurs de mon walkman sur mes oreilles et ce vieux cd de Franco Battiato ramené d'Italie. D'abord Gli uccelli (les oiseaux) et me voilà, d'assis, en ascèse vers Assise. Mes mains battent des ailes dans la salle d'attente. Et si quelqu'un me voyait? Au diable, la liberté c'est d'oser. Pourquoi se demander ce qu'on a pu faire de mal chaque fois qu'on a rêvé à voix haute? J'ai vu des jeunes faire leurs courses pieds nus au supermarché ce matin malgré la froidure hivernale, ce sont de nouveaux Mohicans sur la terre sacrée. Pour eux le printemps est déjà arrivé, pour nous autres, hibernants, qui sait au juste combien il en reste?

    Pourquoi parlons-nous de sacré quand de toutes les manières nous ne regardons plus, nous ne savons plus toucher, sentir, ressentir. Marre de cette vie de fous, de cette vie médiatisée, consommée et sitôt consumée, pas envie de finir en squelette chagrin dans un placard sans avoir imaginé au moins que je volais, que je défiais la pesanteur et la gravité de nos bourreaux. Je me fiche bien que quelques patientes délatrices, futures édentées de toute manière, comme nous le serons tous un jour ou l'autre, en dépit de nos illusions rassurantes autant que mensongères, me montrent du doigt: souriez de votre propre gêne, tirez sur tout ce qui bouge si vous avez si peur du vivant, mais vous ne m'empêcherez pas de planer librement par le prodige de ma force mentale au-dessus du centre dentaire !

    Tout en disant ces mots je m'aperçois que je n'esquisse pas les gestes d'envol promis, que je répète sans m'en rendre les enchaînements de mon prochain combat de boxe thaï sans m'en apercevoir, sport pour lequel je n'ai encore que des dispositions d'albatros. Chanson 2, La cura, ma préférée. Ah, Battiato est le seul chanteur capable de me faire m'éveiller quand j'ai envie de somnoler près du radiateur comme au temps où j'apprenais par coeur l'ennui sur les bancs de l'école, m'éveiller et chanter dans ma tête en italien ! Chanson 3, caffè de la paix. Je ne savais pas quand j'ai écrit mes propres textes que certaines chansons de Battiato avaient exactement les mêmes titres que les miens, sans doute nous sommes nous rejoints en plein vol, puisque tout ce qui monte, corps et esprits, doit bel et bien converger comme écrivait Teilhard de Chardin.

    Est-il maintenant l'heure de traverser la mer rouge à pied sec? Eh bien, mes enfants, je suis prêt.


    -bonjour capitaine crochet.

    -entrez, Peter Pan, entrez donc, et refermez la porte derrière vous.

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