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Ainsi le désir de vivre est une grande vérité,
Et l'adieu absolu, une autre grande vérité.
Pourtant doit se produire entre eux une harmonie !
Rabindranath Tagore
1
Au coeur de la nuit la grêle est venue frapper à mon carreau comme si un lutin facétieux s'amusait à jeter des poignées de gros sel contre les vitres. Ce matin c'est une pluie exténuée, dont l'agonie se prolonge au creux de la gouttière, qui met fin à mon sommeil.
Dans le pays où je vis désormais, je me sens pris en tenaille entre la dureté de l'existence et un oubli liquide. La solitude y est seule constance. Penser au Sénégal me fait du bien, au soleil des premières heures du jour dont la chaleur montait lentement par vagues. Même le sable sale, les trous qu'on creusait pour y enfouir les ordures, ont pris le charme des choses perdues comme dans un livre de Mariama Bâ ; est-ce pour moi l'enfance au bord de la mer ou le temps que j'ai passé à arpenter les rues de Dakar et à ruiner mes paires de chaussures, je ne le saurai sans doute jamais, tant les souvenirs se mélangent ; un peu comme chez Senghor, l'enfance se confond avec l'Eden.
Dehors, les toits d'ardoise, le silence des après-midi britanniques où rien ne se passe, où chacun s'abrutit devant sa télévision à regarder des programmes médiocres, des invités qui s'ennuient tout autant que les spectateurs et font semblant de rire et de s'amuser. Ils me font penser à des adultes qui n'auraient gardé de l'âge tendre que tics et démangeaisons.
A la Gueule-Tapée, mon quartier pauvre de Médina, le petit monde de la maison où j'habitais n'a guère dû changer. Des femmes se lèvent sans doute toujours aussi tôt et leurs voix se mêlent aux tintements métalliques des bassines quand il n'y a personne à la fontaine au centre de la cour et qu'il est encore temps de laver son linge et celui des voisins pour quelques sous ; et quand arrive la facture de l'eau je gage que les disputes ayant trait au fait d'être grugé sur la consommation réelle se terminent encore par des coups de poings. Tels étaient au moins les rythmes, les battements de la vie.
Le silence et l'intimité n'existaient pas dans la chambre minuscule que nous partagions à trois, Ngom, Bâ et moi-même. Comme j'avais été le troisième par ordre d'arrivée il me fallait déployer le matelas mousse sur le sol tous les soirs. L'unique table appartenait à Ngom et le tableau sur lequel il griffonnait ses aphorismes tels que 'à laver un singe on perd son savon' ; la théière bleue émaillée était la principale possession de Bâ. Des fourmis jaunes de taille impressionante que Bâ appelait ses copines couraient sur le mur en colonies serrées au dessus de son lit. Je ne sais pas d'où elles venaient mais elles finissaient par s'échapper par la fenêtre après avoir goûté au sucre du thé. Mes maigres possessions personnelles se résumaient à une valise de couleur grenat planquée sous son lit.
Le soir tout le monde se rassemblait à la même heure devant la chambre d'un militaire qui plaçait toujour ses rangers dehors sur le mur surplombant la cour. Comme il était presque le seul à disposer d'un téléviseur la place était chère pour pouvoir suivre le dernier épisode de la telenovela brésilienne qui nous tenait en haleine. Je ne sais plus comment s'appelait cette pauvre fille qui voulait épouser un beau jeune homme mais qui était elle-même convoitée par le père de celui-ci, un horrible personnage qui finissait par la marier de force en échange des dettes de son père. Bref, nous attendions la suite avec impatience et, chaque fois ou presque, le programme était retardé ou supprimé par la RTS. Parfois il était remplacé par une vieille allocution du président Abdou Diouf sans aucun intérêt ou un documentaire sorti de je ne sais quel placard aux archives sur l'avenir de la culture de l'arachide et tout le monde s'en allait dépité vaquer à d'autres occupations en haussant les épaules.
Dans ce monde présent, étrangement matériel et voué à la nature morte des objets, au culte des parures et du paraître, de ce qui brille sans éclat, j'aime à secouer sans fin les souvenirs du Sénégal comme si j'accomplissais un geste guérisseur, un sacrement rituel.
2
En 1996, au moment des vacances scolaires de février, j'ai traversé la mer du Nord houleuse pour rendre visite à un ami camerounais que je connaissais depuis le temps où il était étudiant à l'école vétérinaire de Dakar. Il effectuait alors un cycle de spécialisation à l'institut de médecine vétérinaire tropicale d'Anvers. Il attendait à la gare mon train en provenance de Bruxelles sous cette magnifique verrière ouvragée que j'ai retrouvée décrite dans un récit qui ne l'est pas moins de W. G. Sebald.
Il logeait en compagnie d'autres Africains dans un foyer aux portes de la ville, le Sleep' Inn. Je me souviens d'avoir regardé la neige tomber depuis la fenêtre de sa chambre surchauffée, des flocons qui descendaient en virevoletant sur ce paysage gris et cotonneux, sur la station-service, en bas, dans la rue, et au loin, sur l'estuaire de l'Escaut. Roger portait à cause du froid une longue pèlerine.
La cuisine collective résonnait d'un désordre joyeux: un guinéen tenait la poêle pour faire des frites, un congolais venait de ramener une bouteille de Couvoisier qui trônait au milieu de la table. La seule fille du groupe était une marocaine voilée qui, curieusement, ne fréquentait pas les autres filles. Comme chacun a tenu a me donner une cassette de musique de son pays avant que je ne parte je suis aussi reparti avec la copie d'une cassette d'un chanteur religieux marocain dont je ne sais pas le nom puisqu'elle a oublié de l'écrire pour moi.
Un matin, chacun s'affairait dans la cuisine comme dans une ruche avant de partir aux cours. Soudain quelqu'un a fait irruption et a dit qu'il était l'heure de partir. Tout le monde a déguerpi comme s'il y avait le feu au bâtiment et je me suis retrouvé seul avec mon bol de corn flakes. Sur la table se trouvaient encore les épluchures de la pomme de terre, un oignon coupé en deux avec son couteau au milieu et la bouteille de Courvoisier déjà à moitié vide. J'ai commencé à me dire que je devais fixer cet instant à la manière des poètes haïkistes japonais, sans rien ajouter ou retrancher au réel, à la nature vive devant mes yeux. J'ai écrit mon petit texte sur la nappe en papier et l'ai laissé périr en oubliant de détacher le morceau sur lequel je l'avais composé.
Un jour nous sommes allés en groupe à la foire agricole de Bruxelles près du stade. Je ne verrai jamais les photos de la troupe devant un immense et rutilant tracteur rouge : le photographe avait oublié la pellicule. Chacun est ensuite parti se promener seul dans les stands. Un vieux couple de Belges m'a pris à part tant je leur apparaissais singulier. La vieille dame m'a demandé 'excusez-moi mais on se pose vraiment la question mon mari et moi de savoir ce que vous faites en compagnie de tous ces noirs'. J'ai donné mon explication et elle m'a regardé perplexe en me tenant le bras 'oui, eh bien je vous recommande de faire attention, vous savez ces gens-là nous on ne les connaît ni d'Eve ni d'Adam et on ne sait pas de quoi ils sont capables.' J'ai souri et me suis éloigné en pensant qu'au Sénégal la même méfiance aurait pu s'appliquer à leur égard : 'ces toubabs on ne sait pas de quoi au juste ils sont capables.'
Finalement est venue l'heure du départ. Roger m'a accompagné au bureau où j'ai acheté mon billet de retour avec Eurolines. Il a attendu avec patience que le bus arrive et ce fut le temps de l'au-revoir. Je me suis retourné quand le bus s'est ébranlé et Roger était déjà très loin derrière saluant de la main. Le car a suivi le grand boulevard circulaire d'Anvers qui change de nom à chaque carrefour, passant du Boulevard des Américains à celui des Italiens, et à d'autres encore, égrenant les noms des peuples riches de la terre.
A un moment donné, le tramway qui circule en parallèle est arrivé à notre niveau. Roger se trouvait à l'intérieur, je lui ai fait des signes pour attirer son attention, nous nous sommes salués une nouvelle fois. A chaque fois, le bus partait en premier lorsque le feu passait au vert et le tram le rattrapait au carrefour suivant, jusqu'au moment où le destin a départagé nos trajectoires.
Comme dans 'Au Fil du Temps' de Wenders, les voies se sont écartées soudainement et chacun de nous est parti de son côté. Je n'ai jamais revu Roger depuis.
Chaque fois que je retrouve un africain il y a une fête, puis succèdent inévitablement des lendemains tristes et lancinants qui forment aussi la vie ou la déforment.
Mon frère El Hadji me disait souvent 'je vais te pousser jusqu'au coin de la rue' ; il observait mon départ comme une statue muette et attentive au milieu de la route, tenant parfois l'enfant de sa soeur dans les bras et le véhicule collectif au bord duquel je prenais place s'enfuyait, bâche agitée par le vent, je voyais la silhouette de mon ami lentement s'estomper alors que nous traversions à grande vitesse cette zone de jardins et de cocotiers qui n'existe déjà plus entre Pikine et Dakar.
Tel est le prix de la séparation, du déchirement, qu'il faut payer pour la leçon d'amour: celui qui consiste à laisser les autres parfaire leur vie loin de nous sur des chemins que nous ne connaissons plus.
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