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Indiens

le vendredi 13 janvier 2006, à 03:56. Posté par AC


    Même les nuages ont un berger, eux qui sont d'éternels passagers. Une nuit les héberge à l'auberge de l'unique étoile. Dans la paume de ma main la rosée est tombée, l'aube s'est recueillie, on dirait une goutte de mercure qui tremble et se rassure...



    Tu viendras! Je reçois cette nouvelle en plein coeur comme la pluie qui tombe en ce moment dans le désert mojave. Les pierres y avaient trop jeûné et si soif d'un signe du ciel! J'ai vu les images à la télé, l'autre jour, chez le coiffeur, en me faisant couper la frange hirsute qui me tombait devant les yeux, tu n'en reviendrais pas: des tapis de fleurs presque à l'infini, j'ai même aperçu des indiens pendant qu'on me frictionnait la nuque avec de la lotion mentholée, des indiens, te dis-je, qui marchaient lentement en procession dans la plaine, pétales d'or jusqu'à la taille.

    Alors je viendrai t'attendre à la gare, toi l'étranger incantatoire, sorcier ou sourcier des premières larmes de la joie, je ferai le chemin avec mon parapluie déshérité, tu verras, je serai là. On jettera un matelas par terre, couette épaisse par dessus et on se parlera presque jusqu'au moment du café matinal. J'en ai des montagnes bleues de jamaïque tu sais ou simplement du nescafé moins délectable. Ou on fera silence car il paraît que le langage fut inventé seulement pour que les hommes guerroient. Ceux qui s'aiment vraiment finissent toujours par apprendre un beau jour le langage du silence.

    La dernière fois, nous n'avons pas dormi ensemble chez toi à Reading. Tu m'as dit que ta chambre était trop petite, ce qui est vrai, que malheureusement je devrais dormir sur le sofa, que tu ne serais pas là pour me protéger (ce sont tes propres mots). Tu m'as fait rire. A mon chevet il y avait posé un livre de Paul Arden, le publicitaire (éditions Phaedon). Dans la nuit je l'ai ouvert. Il y était question de la roue de la vie. La tranche de 40-50 ans précisait: besoin de se rapprocher de jeunes de 25 ans. Cette mini prophétie, nous en avons souri ensemble le lendemain. Tu es descendu plus tôt que je ne pensais. Tu m'as dit que tu allais dormir sur le canapé à côté de moi faute de quoi je ne te verrais pas de la journée parce que tu avais encore sommeil. Un peu plus tard tu dormais profondément avec les pieds sur l'accoudoir et moi je regardais Columbo à la télé. Un dimanche à deux.

    Le soir tu es venu m'accompagner au car National Express sur le point de démarrer. Je t'ai laissé t'en aller et j'étais en train de faire vérifier mon billet quand je t'ai vu faire demi-tour. Je t'ai demandé si tu avais oublié quelque chose. Tu m'as simplement pris dans tes bras et tu m'as serré très fort à me faire craquer les os avant de dire: 'cette fois il faut vraiment que j'y aille'. Je t'ai regardé disparaître en hâte au coin de la rue, je pensais qu'on te rattaperait avec le car mais je t'ai cherché des yeux en vain quand nous avons traversé le centre-ville désert. Sur l'autoroute il a neigé quelques flocons du côté de Chepstow, comme le jour où je t'ai vu à Padoue pour la première fois sur le quai de la gare.

    J'ai su tout de suite dès le premier regard que le destin nous réunirait un jour dans cette vie d'ici-bas où souvent le gel de la solitude dessine des fleurs naïves sur les vitres comme ce soir, ou bien encore dans l'autre monde qui s'ouvrira, comme on le dit si bien, tôt ou tard, au bout de l'autre nuit.

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