|

Il m'arrivait de ne pas te trouver beau. De temps en temps, je te regardais et je me disais: 'non, il n'est pas si beau physiquement que je me l'imagine.'
Un jour, cependant, je suis arrivé devant ta maison. Yugo a aboyé, je l'ai flatté de la main et ouvert le portail. Tu dormais encore. Je me suis assis sur le divan dans la cuisine en attendant comme pour un rendez-vous. Par la fenêtre je pouvais voir le rosier en fleurs, la table en métal, ton vélo adossé au mur. J'enviais ton monde comme un enfant dépossédé. Et ton monde n'était néanmoins que simplicité, que dépouillement.
Tu es descendu en pyjama gris et en sandales de surf, les yeux brouillés encore par le sommeil, les cheveux en bataille.
J'ai dit: 'sais-tu bien qu'il est déjà quatre heures de l'après-midi?'
Ce à quoi tu as répondu: 'est-ce que tu m'as acheté du gel Garnier?
Après une douche interminable qui a transformé la salle de bains en piscine, tu es venu faire du café.
Je t'ai regardé assis de profil sur ta chaise pendant que tu le buvais, une mèche descendait en spirale sur ton front. Tes yeux virèrent du brun au vert quand un rayon de soleil craintif entra dans la demeure.
Ce jour-là, un dimanche tranquille, sur les chemins presque déserts, nous allâmes promener Yugo tout en parlant. Tu défis sa laisse, lui rendis le droit de nous précéder ou de nous faire attendre indéfiniment. Puis tu lui jetas au loin un bâton et, enfin, tu te lanças dans une danse échevelée avec le chien fou. Moi, je restai dans la distance, à contempler, sans prendre part.
Et à mon insu, cette journée s'inscrivit dans le grand livre de la mémoire arrêtée. Comme chaque instant que j'ai passé avec toi. Si je n'avais pas ressenti la force de l'amour à travers ton amour de la liberté, pourrais-je évoquer aujourd'hui encore ce souvenir?
|