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...ou pour les anglophones amateurs de films d'épouvante, un remake de 'Jaws' à ma manière...
J'ai la phobie du dentiste. En général, tout se passe bien bien dans la salle d'attente avant que ma confiance ne s'ébranle. Je suis calme, un vague goût de dentifrice aux lèvres qui m'apporte fraîcheur et impression de bien être et, ayant dû faire l'effort de me doucher juste avant la visite, mon corps est parfumé comme si on m'avait frotté nu énergiquement avec des citrons verts. Tout est calme, alors que je feuillette les magazines à disposition, de vieux numéros de House & Gardens et Elle Decoration. Comme j'habite dans un quartier huppé, les patients qui viennent ici se faire soigner passent sans doute davantage de temps à tailler leurs rosiers au sécateur qu'à travailler. D'ailleurs, au fait, quel est cette marque de traitement qui s'applique à la cochenille blanche? Quelques pages plus loin j'en apprendrai davantage sur la pyrose et la graphiose ainsi que sur les pucerons verts. Aurais-je le temps d’arracher de ces magazines quelques pages qui me plaisent et de me débarrasser de mon vieux chewing gum sans goût en le collant sous la table?
Une porte dérobée vient de s'ouvrir, je referme le magazine nerveusement. L'assistante du dentiste se jette littéralement sur moi, me serre la main aussi énergiquement que si elle était un homme et me fait signe de la suivre. L'impression n'aurait pas été plus désagréable si une murène était sortie d'une enfractuosité rocheuse et avait tenté de me mordre subrepticement. Enfin, nous voilà arrivé sur les lieux du futur carnage, il faut se faire une raison. Le dentiste qui me tourne le dos est affairé avec ses crochets et a déjà un masque sur le visage. Comme on dit ça promet! Voilà qu'on me fait asseoir dans le fauteuil de torture et qu'on me braque une lumière aveuglante dans les yeux.
'-ouvrez la bouche aussi grand que vous pouvez, me dit le docteur Mc Chinchose (appelons-le ainsi parce que c'est un Ecossais et que je n'arrive jamais à mémoriser son nom) et mettez donc ces lunettes afin d'éviter les projections indésirables'.
Avec ces lunettes de laborantin sur le nez je tente de fuir dans mes pensées:
......Daniel doit porter le même type de lunettes dans son travail de chimiste à des milliers de kilomètres d'ici, cette idée est quand même amusante.....
Soudain je réalise qu'on s'adresse à moi:
'-je vous préviens que ça va saigner un peu dans quelques secondes, ne vous en formalisez pas'.
Ne pas s'en formaliser, c'est vite dit.
Alors que le supplice était sur le point de commencer je remarquai que des posters avaient été astucieusement collés au plafond. L'un d'eux représentait les principaux oiseaux communs de Grande-Bretagne, plus à gauche il y avait une carte agréablement colorée des comtés et enfin au fond une vue aérienne du pays de Galles avec ses innombrables champs morcelés.
Quand la fraise s'arrêta un trop court instant à mon goût, j'en fis la remarque au dentiste:
-'Quelle bonne idée que d'avoir ces affiches au plafond, ça passe le temps!
-oui, remarqua-t-il avec fierté, c'est pour les enfants que je l'ai fait, cela occupe leur esprit'.
Je fus un peu vêxé par sa remarque, mais je résolus de n'en rien dire.
-'Bon...maintenant il va falloir que je vous pique avec la substance anesthésiante'.
Là, j'ai cru que les yeux allaient me sortir de la tête. Je sentis comme un tison ardent perforer mes gencives et un goût amer comme du fiel se répandre inéluctablement au fond de ma bouche. Bientôt ma lèvre devint désagréablement dure, aussi dure que du bois de chêne.
Je ne pouvais plus parler alors que les opérations avaient repris. Une fraise lente et vibrante me rabotait les dents, on aurait dit qu'elles venaient d'entrer en contact avec un pot en terre.
Le produit injecté commença a agir dans ma tête comme une drogue. Des images ininterrompues de la journée d'hier et par ricochet de temps arachaïques me vinrent à l'esprit sans les avoir sollicitées le moins du monde. Je me revis en train de faire dédicacer mon livre par l'auteur turc Orhan Pamuk au festival de littérature de Hay-on-Wye:
-'Marc ça s'écrit avec un C?
-oui, exactement'.
L'instant d'après j'étais dans le train en partance d'Hereford, assis face à face avec une japonaise dont le visage cireux ressemblait à celui d'une poupée de celluloïd. Ses yeux me faisaient penser à deux fentes de machines à sous. Je me demande ce qui se serait passé si j'avais introduit une pièce de monnaie dans chacun des orifices, seraient-elles ressorties par la bouche? Je me souviens que quand j'étais enfant j'arrachais régulièrement les yeux de mon ours en peluche. Il fallait toujours le recoudre, le pauvre animal! A la fin il avait les yeux tellement reprisés que son regard de reproche me faisait honte. Alors je ne l'aimais plus et je le lançais sur les murs de ma chambre avec rage. Mon père avait une réponse toute faite à mes actes de violence gratuits: 'la prochaine fois on ne t'achètera plus rien ta mère et moi.'
Attaqué vicieusement par une fraise furieuse au bruit strident ma bouche n'arrive plus à contenir ma salive qui déborde et voilà que je me transforme en baleine et que j'envoie des jets maculer mes lunettes.
'-Bon sang, me fait le dentiste agacé, maintenez votre langue contre le palais, sinon je risque de vous en couper un bout par accident!'
Je suis terrorisé, je n'ose plus bouger. Cette fois, c'est une coupure de presse qui s'impose à mon esprit. Elle était dans la section financière du journal de ce matin. On y voit une immense pieuvre, genre kraken, avec le nom de ma banque sur le front et le signe de la Livre au bout de chacun de ses tentacules. Des clients effrayés pour leurs économies dévalent les escaliers en courant pour échapper à ce monstre. Il ne fait sans doute pas bon être à découvert depuis que la Lloyds a réévalué les frais de sa Golden Card.
Enfin le massacre est terminé pour le moment. On me recommande de serrer un coton mentholé bien fort entre les dents.
'-et maintenant buvez le contenu du verre et crachez! Si vous voulez vous pouvez prendre un kleenex'.
Et comment que je veux m'essuyer les lèvres après avoir gargouillé avec ce breuvage verdâtre infect, c'est bien le moins.
Je sors du cabinet du dentiste complètement groggy. Jamais plus, me dis-je, jamais plus, en emportant malgré tout et malgré moi le carton bleu de faire-part, ce carton insignifiant d'apparence sur lequel sont pourtant déjà inscrits les signes fatidiques du destin.
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