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Linceuls

le mardi 27 décembre 2005, à 19:38. Posté par AC



    Je repasse courageusement et consciencieusement mon tas de linge propre de la semaine tout en me passant en boucle la chanson ‘Street Spirit’ de Radiohead. Y a-t-il activité plus énervante et moins innervante pour le cerveau que de repasser impeccablement contre toute logique cartésienne des draps froissés ou des cols de chemise rebiquants?

    Je slalome aussi habilement que possible avec la semelle fiévreuse de mon fer mal farté entre les boutons de nacre. De temps en temps j’envoie un jet de vapeur avertisseur, comme un cachalot dont la conscience remonterait en surface, afin d’intimer à la matière de se plier à mes intentions sans plus tarder, parce que je suis sur le point de perdre patience.

    Je devrais, tu ne crois pas, esprit sympathique à ma cause, me procurer une version longue de cette chanson bien lugubre dans laquelle les maisons possèdent inexplicablement des mains bleues et dans laquelle il est prédit que les choses inertes reprendront contrôle de nos vies. Tout va s’effacer prophétisent-ils et ils ont raison ces bougres de musiciens, l’éponge mouillée effaçait ainsi sans hésitation l’ardoise scolaire et nous délivrait de la pensée abstraite obsédante. Il ne fallait pas laisser l’éponge se déssécher dans sa boîte en plastique, tu te souviens, faute de quoi…mais à quoi bon ces jalons insignifiants sur la route d’hier?

    Je me suis mis en tête que des activités répétitives peuvent conduire à la folie furieuse celui qui s’y adonne trop souvent. Le repassage du linge est de celles-là, j’en jurerais. Je ne comprends pas que l’être humain n’ait pas encore inventé une machine portative qui aspirerait le linge d’un côté et le régurgiterait de l’autre, parfumé et plié selon sa convenance.

    Dans le poème de E. E. Cummings, ce ne sont pas des maisons qui ont des mains, ni les aiguilles des horloges du quartier, c’est la pluie, comme celle qui tombe sur ma toiture sans jamais éprouver la moindre lassitude. ‘personne n’a d’aussi petites mains que toi, écrit-il, pas même la pluie.’

    Pourquoi n’inventerait-on pas la mode du froissé, quel temps s’épargnerait-on ainsi! Pourquoi l’homme lutte-t-il autant contre la nature, pourquoi veut-il imposer ce fichu ordre géométrique, cette platitude uniforme dont la matière ne semble vouloir à aucun prix? N’est-ce pas plus beau le tissu frippé comme des pétales d’humbles coquelicots des champs, ne faut-il pas changer nos conceptions de la beauté et de l’ordre qui sont toujours imposées aux choses contre leur gré et dans le fond contre le nôtre? Tu t’étonnes qu’elle prenne sa revanche, la matière. Et quelle revanche! Ma pile de linge ressemble à l’Everest avec quelques sous-vêtements blancs au sommet qui forment sa crête de neige.

    Au fait cette chanson de Radiohead, est-ce qu’elle ne ressemble pas, elle, comme deux gouttes d’eau de pluie à ‘Dust in the Wind’ du groupe Kansas? Si ça se trouve c’est du plagiat éhonté. Bien entendu nul autre que moi parmi les milliards d’individus qui peuplent cette planète ne se sera aperçu de la supercherie. J’arrête la musique qui a perdu sa magie unique. Comme c’est beau le silence, à peine contrasté ou consolé par le tic-tac du réveil sur la table de nuit. La pile de linge est encore là, elle n’a guère diminué, ses neiges éternelles me défient plus que jamais. Elles murmurent comme les torrents de montagne retenus par le froid: ‘tu ne nous feras point fondre, tu peux y aller avec ta chaleur artificielle, nous serons encore là demain matin et toi aussi si tu t’obstines inutilement’

    Le monde était immense quand nous étions enfant, ne t’en souvient-il plus? Nous l’avons exploré à tâtons et à force de l’apprivoiser prudemment puis en tyrants convaincus nous l’avons stupidement domestiqué et rendu esclave de nos affligeantes manies minuscules, à la sueur de notre front et à la peine que nous éprouvons de les maintenir absurdement contre des évidences adverses. Nous sommes tous des maniaques en puissance, c’est à dire des hommes qui se croient grands et forts parce qu’ils dominent le monde inerte, objectifient également les êtres autour d’eux dans l'élan de la conquête, nous sommes ceux-là qui n’avons pas remarqué qu’en maîtrisant l'insignifiant et l’inutile, nous perdons notre vie avant l'heure. Ne serait-il pas temps de débrancher l’appris?

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