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Histoires d'Eaux

le mardi 27 décembre 2005, à 14:23. Posté par AC


    ''Jamais l'objet d'un poète n'est et ne peut être de nous apprendre qu'il pleut'' Paul Valéry




    1

    Quel temps de ce côté du monde! Il suffit de regarder les photos du Times, cette voiture enfoncée dans la boue jusqu'au toit quelque part en Cornouaille pour comprendre qu'il ne faut surtout pas mettre un pied dehors, ni même un simple orteil, ce serait de l'inconscience pure et simple. Malheureusement, qu'il pleuve, qu'il vente, que la communication téléphonique de portable à portable ne soit pas donnée, rien n'arrête mon intrépide amie, la Mexicaine Yolanda. Et ce soir, elle a envie de manger dans un resto japonais. Nul ne peut dire non à Yolanda, ce n'est pas la peine d'essayer, même si j'étais enturbanné d'une écharpe avec quarante degrés de fièvre, grelottant sur le pas de ma porte, elle me dirait encore que prendre l'air est salutaire.

    Je viens d'émerger d'un bain moussant qui ressemblait plutôt à un bouillon pour écrevisse quand on sonne à la porte. Je me prends les pieds dans les vêtements que j'essaie d'enfiler à la hâte, je laisse tomber accidentellement ma serviette dans l'eau du bain qui n'a pas fini de s'écouler (la canalisation est en partie bouchée et l'autre jour j'ai eu une séance particulièrement sportive avec la ventouse), j'arrive enfin à la porte, essoufflé. J'ouvre et, surprise, ce n'est pas Yolanda, mais un type barbu que je ne connais pas avec une pancarte autour du cou. Je lis: je suis un menuisier sourd muet et je travaille pour une entreprise qui vient changer toutes les boiseries de votre foyer. Mes mains s'agitent négativement, inutile d'insister, la porte se referme. Oui, je sens bien qu'on va me dire encore que je suis affreusement insensible aux malheurs de l'humanité et cependant, désolé, on ne m'aura pas à la sensiblerie! Non mais! De toute manière j'aurais pu me douter que ce n'était pas Yolanda puisqu'elle n'est jamais à l'heure. Bon Dieu, ça sonne encore, cette fois c'est le téléphone, je ne pourrai jamais finir de me préparer à temps, d'ailleurs où ai-je foutu le peigne?

    'Allo? c'est Yolanda....j'ai pensé...mieux vaut ne pas venir jusque chez toi avec la rivière qui a débordé et toute cette boue...Phil vient de laver la voiture...si on se retouvait alors en ville quelque part...pourquoi pas chez Howells?

    Howells - rayon électroménager - j'attends Yolanda qui n'en finit plus de ne pas arriver. Je me dis qu'il serait peut-être temps de changer ma vieille bouilloire pour une plus moderne avec un profil aérodynamique et, surtout, un sifflet pour ne plus passer mon temps à la cramer par distraction. J'essaie de sortir de son carton la version rouge de la théière qui me plaît tant et qui pourrait figurer dignement dans un film d'Almodovar. Surgit une jeune vendeuse à la lèvre pincée: 'excuse me sir, would you like me to open this box for you? ' Je réponds que non, que je contrôle fort bien la situation, j'ai presque envie d'ajouter que je ne suis pas manchot, juste au cas où ça ne se verrait pas. La vendeuse revient à la charge d'un ton agacé: 'I think it would make sense to let me open it for you'. Quelle impertinence, je ne me laisse pas démonter, après tout le consommateur a tous les droits, même celui de ne rien acheter car je déteste qu'on me mette la pression. Non contente de vouloir à tout prix m'assister la vendeuse restait en effet à attendre je ne sais quoi, sans doute une décision tranchée de ma part. Je l'ai finalement prise et je suis parti.



    2

    Nous avons fini par nous retrouver Yolanda et moi. Elle est à présent au volant et nous nous propulsons fort élégamment à travers la ville à bord de son Alfa Romeo. Il pleut tellement qu'on y voit goutte, sommes-nous vraiment encore sur la route ou pris en sandwich entre les deux grosses éponges de la station-service ? Nous arrivons enfin. Le lieu ne m'est pas du tout inconnu. C'est le resto où un jour j'ai vômi toutes mes tripes après un quart d'heure de conduite de Phil avec le chauffage à fond. Je ne supporte pas le chauffage, ça me brouille l'estomac et il suffit de quelques coups de frein pour que la nausée me prenne et me terrasse. Mauvais souvenir donc mais cette fois je suis en pleine forme et l'estomac criant famine. Pitance, nous voilà!

    Nous sommes assis sur un banc en bois style chalet suisse avec le menu dans les mains. Je choisis une soupe et Yolanda du poisson cru. La soupe arrive dans une sorte de saladier en plastique énorme avec une louche en bois fort inadéquate pour saisir quoi que ce soit. Je me penche au-dessus du bouillon et me rends compte rapidement que cette odeur d'oeuf pourri fétide qui s'en dégage ne va pas réellement flatter outre mesure mes désirs gustatifs. Pas étonnant que ça sente l'oeuf, il y a justement un oeuf dur entier qui flotte dans le bouillon en compagnie de feuilles inconnues au bataillon dont le goût est plus qu'amer. J'allais oublier de signaler qu'il y a des nouilles en pagaille au fond ce brouet, mais enfin je suppose que cela allait sans dire: dans quel plat japonais n'y a-t-il pas de nouilles ou de haricots germés?

    Je lâche la louche fatigué de ne rien attraper comme un pêcheur à la ligne sans cesse bredouille ou comme quand on devait attraper un cadeau à la kermesse de l'école avec un hameçon sans jamais y parvenir et qu'on y perdait jusqu'au dernier sou et m'empare avec dextérité des baguettes. Cette fois ces malheureuses nouilles entortillées ne sauraient échapper à mon regard perçant qui les traque jusqu'au fond de la vase pour les ramener en surface jusqu'à ma bouche.

    Trois litres au moins de cette soupe saumâtre me sont descendus laborieusement dans l'estomac. Il est bien temps que je fasse l'exploration des toilettes car des gargouillements menaçants se font entendre quelque part dans mon bas-ventre. C'est comme dans un vieil album de Tintin: je passe un rideau de tissu imprimé avec des lotus et au retour, vessie soulagée, je me lave les mains en compagnie d'un cactus en pot devant un immense miroir au tain flatteur.

    Les Wcs étaient nettement mieux que ceux de l'hôtel de passe Ramsès dont l'adresse est quelque part à Londres dans Earl's Court. Chaque fois que j'associe les expressions 'film d'horreur' et 'toilettes' je songe à mes séjours londoniens. Une fois, comme bien d'autres, j'étais presque sans le sou et voulais passer la nuit dans la capitale. Je finis par trouver un bouge très sale accordé à mon budget de l'époque, un hôtel égyptien. Le réceptionniste rablé me conduit dans une chambre minuscule dans laquelle on entend le ronronnement de moteur de l'air conditionné.

    A peine seul, je soulève la couverture du lit et m'aperçois que le drap est couvert par endroits de sang séché! Puis c'est l'ouverture du frigo où j'entrevois un vieux sandwich moisi! Dans la nuit je suis pris d'un besoin pressant qu'il serait inenvisageable d'ignorer faute de provoquer une inondation accidentelle incommodante. Alors je cherche - et ô miracle trouve - les toilettes sur le palier à l'étage inférieur. En ouvrant la porte qui grince, je m'attends presque à tomber nez à nez avec une momie comme dans 'le locataire' de Polanski, mais non, je me faisais du mauvais sang pour rien: il n'y a personne, le trône est pour moi tout seul. Il y a même du papier toilette en rab, du brun analogue à celui des enveloppes que je garde spécialement pour le service des impôts.

    Opération accomplie, je n'ai plus qu'à regagner subrepticement ma chambre et me remettre douillettement au lit. Je tire alors innocemment la poignée en porcelaine de la chasse avant de quitter les lieux. C'est l'horreur! Le réservoir se détache d'un coup du mur et avant que j'ai pu comprendre ce qui se passe je me retrouve trempé des pieds à la tête tandis que des trombes d'eau descendent en cascade dans l'escalier! Je vous assure que les crues du Nil ne sont rien en comparaison!



    3

    Je rejoins Yolanda à la table. Il pleut toujours au-dehors, j'entends le chuintement obsédant des pneus de voitures dans la rue. On s'offre une petite glace requinquante quand même, une coupe de trois boules au thé vert. Yolanda me regarde en riant sous cape parce que la serveuse a oublié de m'amener une petite cuiller. Je l'interpelle et la voici qui arrive avec...un couteau! Il y a des jours où il ne faut pas sortir de chez soi, je le savais, je vous l'avais bien dit, ah l'intuition masculine! Yolanda se fend la gueule: 'tu n'auras qu'à demander un couteau la prochaine fois, hi hi, excuse-moi.' La serveuse revient avec l'ustensile approprié, j'ai le temps d'admirer son jaune à ongles très japonais. L'erreur est réparée, je déguste ma glace qui a commencé à fondre et dont l'équilibre pyramidal est désormais menacé. Quand j'avais quatre ans je disais à mes parents et à la maîtresse de l'école, je ne sais pas pourquoi, que j'aimais les glaces chaudes, par pur esprit de contradiction je suppose, maintenant justement je les aime glaciales, bien fermes et non dégoulinantes, ce qui est plus sage. Bizarre, déjà la tasse de thé vert ne contenait pas une once de sucre et la glace non plus n'est pas sucrée. Il faut aimer.

    Yolanda commence à parler politique. Sauve qui peut! Je me rue dans les arcanes de mon cerveau. Chaque fois qu'on me persécute mentalement ou physiquement (le dentiste) je deviens autiste, je pars dans les grandes profondeurs de la pensée. Le sujet préféré de Yolanda, ce sont les Palestiniens et les 'maudits' Américains impérialistes. N'empêche que, contradiction de taille, Yolanda est mariée à Phil, un très riche juif américain. La contradiction n'arrête pas les gens de mauvaise foi, elle les stimule au contraire. Je n'écoute donc rien des stéréotypes malveillants que je connais par coeur, de temps en temps je hoche la tête, confusément, dans un sens ou dans un autre, pour donner le change. Je suis déjà parti en spéléo secrètement dans la caverne aux souvenirs.

    Tiens, je me souviens d'un étrange coup de fil d'un ami d'enfance qui travaille dans la City de Londres comme expert économique, le type de gars gagnant bien sa vie et censé être sérieux. Eh bien, voilà qu'il me tient une heure au téléphone avec des idées saugrenues, comme le fait d'avoir aimé pisser au lit quand il était enfant et mariner toute la nuit dans sa saumure. Incroyable mais vrai, moi je détestais, cela m'irritait les fesses. Il me dit: 'tu as dû remarquer que je ne fais jamais le lit chez moi et que mes draps sont tout chiffonnés, mon lit c'est un peu comme ma bauge.'

    Je reviens à moi car Yolanda a fini sa diatribe. Elle me parle de Phil qui a appelé d'Alaska avec son portable et qui essayait de lui faire entendre les cris des pingouins. Phil adore que je sorte avec Yolanda parce qu'il sait que si elle se trouve avec moi c'est qu'elle n'est pas avec un amant. Alors Phil est tout miel quand nous sommes ensemble, il se sent rassuré. Yolanda me dit: 'si le temps te déprime, si dans la vie tu as perdu le sens du bonheur, alors tu dois lire le Journal de Frida Kahlo.' Ai-je vraiment perdu le sens du bonheur, moi? Que non! Disons que le bonheur est un peu comme un objet sans prix qu'on veut récupérer oublié très haut au sommet d'une armoire de rangement et qu'il faut se hisser un peu sur la pointe des pieds pour l'atteindre.

    Il doit être très haut au-dessus de ma tête, le bonheur, je me dis après tout en sortant du restaurant et en courant pour regagner la voiture, car la pluie est tenace et démoralisatrice. Il tombe des trombes. Les trottoirs sont gluants de graisse à cause de la circulation. Gluants comme... des huîtres. Un ami me disait que son premier job c'était d'ouvrir les huîtres, toute la sainte journée et autant que possible pour un resto dénommé Terminus Nord, qui se trouvait, me l'a -t-il assuré, en face de la Gare du Nord à Paris. Je déteste les mollusques et les fruits de mer, ces créatures baveuses ne doivent pas fréquenter mon assiette. Un jour, je me souviens, j'ai été invité à Lyon dans une famille très bourgeoise pour les fêtes de fin d'année. Une famille 'De quelque chose' très collet monté. Les huîtres arrivent servies sur un plateau d'argent. La maîtresse de maison en garantit la fraîcheur: 'elles viennent juste de sortir de la mer'. Elle ne se trompait pas. A preuve toutes sortes de crustacés sautillaient hors du plat et des vers marins rampaient sur la coque des huîtres. Je dus arroser ces malheureuses créatures de jus de citron pour faire passer leur goût de crachat infâme: elles se rétractèrent furieusement et se tortillèrent comme des damnées. Moi, pour faire bonne figure, je fus condamné les larmes aux yeux à les ingurgiter, en respirant à chaque bouchée pour ne pas me sentir mal, et à les trouver 'vraiment délicieuses'. 'Savoureuses, n'est-il pas? alla même jusqu'à ajouter un des invités.'

    Je suis rentré chez moi un peu triste avec toute cette pluie. Elle battait encore hostile au carreau quand je me suis couché, on était vraiment dans un film de Tarkovski. Ce furent des pleurs, des rivières, des cascades, des torrents impétueux, avant que l'aube enfin heureusement ne les dissipe. Je fis une promenade matinale dans le parc, au milieu des roses à la tête trempée, je voulais voir les premiers rayons du soleil depuis des semaines, il en allait de ma survie, de ma santé mentale. J'avais même envisagé un instant auparavant de me trancher les veines avec une feuille coupante de yucca mais je n'en fis rien. En chemin je tombai sur un gros nid maladroitement agencé au bord du lac avec un cygne assis dessus qui couvait jalousement ses oeufs. De volumineux oeufs gris et veinés. Impossibe d'inspecter vraiment car son plumage se hérissa à mon approche. Cela me donna envie soudaine, toute guillerette, de razzier illico le frigo et de me préparer une délicieuse omelette aux herbes. J'en avais l'eau à la bouche, la tristesse et le sang à verser attendraient bien la fin de l'arc-en-ciel, que je sentis naître en moi, tandis que la chaleur du jour montait.



    4

    Je me promène seul dans le parc, le journal de Frida Kahlo sous le bras. Le cygne se trouve encore là à couver, imperturbable. Franchement ces oiseaux ne sont pas très doués pour les travaux manuels, leurs nids sont bigrement mal foutus, peu stylés: un amas de grossiers branchages, de ficelles, et même de bouteilles en plastique cassées, il faudra qu'ils revisent leur C.A.P. de vannerie! Dit qui? Dit l'inspecteur des travaux finis.

    Il arrive que le lieu de ponte soit établi fermement sur la rive, voire de temps en temps, qu'il émerge, mystérieusement, au milieu du lac, là où précisément l'eau est la plus profonde, et le plus loin possible de la terre ferme. Question de tranquillité j'imagine. Cet emplacement intimiste avec vue panoramique sur le lac, protection et confort, appartient sans doute à des individualistes plus snobinards en haut de l'échelle sociale. Je me demande comment ces volatiles s'y prennent au juste pour construire ainsi au milieu de l'eau. Non que cela apporterait quelque chose à ma vie de le savoir. Juste une curiosité insatisfaite. Les autres, moins chanceux que leurs congénères dans l'existence, doivent se contenter de la berge boueuse où leurs pattes flasques dessinent des hiéroglyphes qu'il serait intéressant de décrypter. Si je n'avais rien d'autre de mieux à faire.

    Je m'asseois sur un banc la tête pleine de ces considérations oiseuses et commence à sortir de son sachet en papier ma pizza au fromage et à l'ananas, ainsi qu'une pomme verte un peu tavelée, mon repas de midi en somme. Pourquoi me lancez-vous donc ce regard ultra-critique, le fromage et l'ananas ne vont pas ensemble? J'en conviens, mais ç'aurait pu être bien pire dans le genre, vous n'imaginez pas, quelque chose comme champignons-ananas ou bacon-ananas ou Nutella-saucisses piquantes, je n'ai pas besoin de vous expliquer dans quel pays je réside. Ici tu dois acquérir un tout petit peu de sens de l'adaptation ou bien tu meurs de faim, c'est à toi de choisir. A la boulangerie ils m'ont même mis un godet de ketchup pour aller avec, bon point pour eux, c'est exactement comme chez McDo et sans avoir à le demander.

    Sauf qu'elle est de si mauvais goût, cette fausse italienne fardée, que deux bouchées suffisent à caler mon estomac et que le reste va aller voltiger dans les broussailles. Ma grand-mère aurait été furieuse de me voir ainsi jeter de la nourriture, elle aurait levé les bras au ciel en jurant ses cents dieux et elle m'aurait certainement flanqué la rouste de ma vie je te jure pour ce geste sacrilège. Oh mais je suis sûr qu'elle n'aurait pas osé appeler ça de la nourriture! De toute manière j'ai vu à la télé ce qui se produit quand tu abandonnes un peu de bouffe dans les fourrés: il ne se passe pas cinq minutes sans qu'un blaireau pointe son museau et ne vienne en croquer un bout.

    Sevré de spleen automnal, je peux m'imaginer sans peine la fin du monde au-delà de la grille du parc, le bord de la terre plate, un gouffre béant, une crevasse insondable par où s'échapperaient des langues de feu. Il ne s'agirait pas de s'aventurer, j'aurais l'esprit fatigué et surtout les pieds fumants sur le chemin du retour. Car lorsque j'explore un sentier nouveau, je suis tout guilleret, émoustillé par la senteur aigrillarde de l'ail sauvage ; or, quand je reviens, je trouve le chemin insupportablement long, dix fois splus long et caillouteux qu'à l'aller et mes orteils se cloquent invariablement. Alors je n'ai pas l'envie ou la force mentale d'aller plus loin que là où l'habitude m'a poussé par pure paresse d'esprit, décrétant tout autre choix menaçant ou exténuant. Je reste tout simplement planté sur mon banc à bader le nez en l'air ou dans mon bouquin coloré.

    Soudain une goutte de pluie sacrilège s'écrase sur ma page, première dague effilée suivies de maintes autres. Le ciel noir à une allure d'un écheveau de laine cardée imbibée d'encre de Chine. Il me faut filer d'ici dare-dare où ça va être ma fête! Direction la maison, bien sûr. Dis, où es ta maison, enfant égaré avec ton livre d'images? Bon, je me fais le plan sauvetage Orsec: je dois franchir en courant le jardin de roses, bien qu'il n'y ait rien de plus engageant qu'une roseraie sous la pluie quand les pétales perdus jonchent les allées. Les gouttes m'ont données l'ivresse rimbaldienne: je traverse à toute vitesse le pont japonais arché sur la rivière aux nélumbos, la pluie claque aussi sur leur feuilles molles, ne pensez pas que je ne l'aie pas remarqué, je suis attentif à toute mélodie. J'entre hâtivement dans la forêt aux bambous qui bruissent, enfin le parc touche à sa fin, la demeure tièdie et le boudoir aux coussins t'attendent au tournant.

    Tu as parlé trop vite! A peine la clé pesante tournée dans la serrure tu comprends!! C'est comme si tu entrais dans une crypte obscure!!!



    5

    Je me suis arrêté sur le seuil clé en main. On n'y voyait goutte à l'intérieur. Je trouvai l'interrupteur et le couloir s'illumina. Ce long corridor me fit songer soudain à celui de la cave du vieil immeuble où nous habitions quand j'étais enfant. Parfois j'y descendais, attiré par le mystère des objets morts et de la substance poudreuse déposée par le temps. Une odeur humide de salpêtre séduisait mes narines palpitantes. J'avais peur, je tremblais, et néanmoins je ne pouvais échapper au charme équivoque des grandes profondeurs.

    Je descendais prudemment l'escalier, tournais le bouton de la minuterie et m'engageais entre des murailles de vieilles bouteilles vides dont j'arrachais les étiquettes pour ma collection. Je passais en chemin des chaises dépenaillées, un carton à chapeau, le gramophone de mon grand-père et ses disques 78 tours, ceux de son clarinettiste préféré Mezz Mezzrow dont la plupart étaient cassés et, au moment où je m'étais ainsi avancé, intrépide autant que téméraire, presque jusqu'à toucher le mur marquant le fond de la cave, la lumière s'éteignait d'un coup. Alors je paniquais, me mettais à crier de toute mes forces. Mon père finissait par rappliquer et me disait presque invariablement 'n'as-tu pas fini de nous casser les oreilles avec ta voix d'orfraie, sors d'ici tout de suite ou ça va barder!'.

    Lorsque grand-père venait me sauver, lui ne disait rien, car grand-père aimait aussi le mystère. Il s'accordait au silence. Même lorsque le cancer qui le fit mourir le maintint alité en permanence, ce dernier me prenait à part et me chuchotait encore des formules secrètes de magie noire, des histoires de fantômes ou encore de pirates et de trésors cachés, d'une voix presque éteinte. Mon lit disait-il, est le navire dont je suis le capitaine. Chaque soir, quand tu t'endors, il appareille sans bruit sur l'océan de l'infinie tristesse.

    Quand il allait bien encore grand-père m'avait fait découvrir un souterrain qui partait de notre cave pour s'enfoncer dans les ténèbres. Le couloir se ramifiait et devenait un labyrinthe, peu à peu le sol devenait boue et de l'eau noire scintillait sous le faisceau de la torche à nos pieds. Ce souterrain va jusqu'au fleuve, ici tu peux voir les anneaux où l'on attachait les barques des pêcheurs, m'expliquait grand-père, sans retirer à ces lieux tout leur charme énigmatique.

    La nuit de sa mort il y eut un violent orage. Je pus voir les ombres danser au plafond de ma chambre, celles des arbres secoués frénétiquement par le vent en furie. Les feuilles se firent grelôts, car la pluie vint et leur intima sa mélopée. Je dormis. Rêvai. Grand-père avait quitté son navire pour embarquer sur un frêle esquif, une barque offerte aux flôts clapotants et lumineux au contact desquels la lune se brisait. Des deux figures noires qui l'accompagnaient, l'une souquait à la proue et l'autre battait fébrilement un tambourin. Des esclaves de la nuit, songeai-je. Peu à peu, le battement se fit murmure et cessa, il ne resta plus qu'un long point lumineux à l'horizon accroché au firmament, leur lampe-tempête sans doute qui jetait ses dernières lueurs. Au matin les bredouillements de la pluie se changèrent en concert de pleurs, je les entendis étouffés par une porte fermée qui ne s'ouvre plus à présent que rarement dans ma mémoire parce qu'il me faut retrouver une clé un peu lourde et rouillée qui me déforme le fond des poches.

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