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Je suis arrivé tard. J'ai pris pied sur la terre. Terre appelée de mes craintes et de mes désirs, si longuement tenue secrète dans les brumes. Mon coeur s'était serré aux premières lumières de la ville entr'aperçues dans le hublot, lors de l'amorce de notre descente, avant que les nuages ne se referment sur elle. A l'aéroport le dernier bus était parti, depuis bien longtemps. J'ai sauté sans hésitation dans un taxi, le coeur battant. Le chauffeur m'a dit: 'vingt ans que vous n'êtes plus venu chez nous, vous n'allez pas reconnaître l'avenue de l'Arsenal. Une pluie saline tombait tout en finesse du plafond de la nuit.
Arrêt sur image: des draperies d'or scintillantes comme sur les toiles de Klimt pendent en succession dans le canyon obscur de la longue artère qui me conduit au centre de Rennes. Electric Avenue, Nuit Américaine, scène du Baiser à venir me suis-je dit avec joie ayant à l'esprit la lune donnée en promesse aux amoureux, la lune intérieure qui ne se couche pas même quand le matin se lève, joie croissante accompagnée de perles de pluie sur le pare-brise. Ah, enfin, voici la République, la rotonde du Café de la Paix qui se profile, une féérie de lumières embrasées, un palais des mille des unes nuits embrassant ma route ; là je sais que tu m'attends derrière les vitres taguées d'étoiles festives.
J'ai réglé ma course et je suis entré avec mes sacs. Tu étais assis un livre à la main à une table pour deux, sous les guirlandes, les lianes, les dorures, les arabesques, les boules metalliques rouges, toute cette chevelure électrique enchevêtrée, cette jungle tressée de lianes irisées, sous les lunes et les étoiles de carton et de plâtre pendues à leurs fils. Arabesques incertaines, inscrites dans l'éphémère, que venaient rejoindre les volutes de fumée de cigarette des clients qui riaient et parlaient fort.
Nous avons bu un chocolat chaud presque sans parler, j'y ai réchauffé mes mains. Puis je t'ai suivi, nous avons pris le métro.'Kennedy... Terminus...Veuillez quitter la rame'. L'escalator nous ramène en surface dans la cité de Villejean où tu habites depuis quelques semaines, depuis ton arrivée d'Algérie. Nous allons pour prendre l'ascenseur. Je remarque la cage de l'escalier peinte en bleu, les vide-ordures aux étages, les odeurs de cuisine qui me rappellent l' immeuble des années 60 où j'ai grandi. Sur le palier supérieur au tien on entend la voix d'Oum Khalsoum.
Maintenant le temps passe trop vite, le lit fauve et félin, les petits déjeuners rituels, les jours passés à attendre que tu rentres du travail, les moments de solitude, le restaurant occasionnel, mes longues errances dans la ville morte, tout cela passe et vient le dernier jour comme une vague toujours finissant sur la plage creuse de l'âme. Dans la cuisine, en préparant le café, tu me confies: 'Tu sais je ne peux pas t'aimer vraiment, parce qu'un jour je serai marié pour plaire à ma famille, la famille c'est tout ce que j'ai, tu ne peux pas me demander ce sacrifice. Et puis pourquoi est-ce que deux hommes s'aimeraient d'après toi, ce n'est pas normal, ce n'est pas naturel, l'amour ce n'est que de la faiblesse...'
Je me fâche et je te dis ce qui jaillit spontanément du coeur: 'nous ne nous reverrons plus dans ce cas, à quoi bon?'
La nuit vient, nous sommes dans le lit devenu trop vaste à cause de nos rétractations. Tu ne me parles plus. Au lieu de cela un duo de Marc Lavoine et de Cristina Marocco joue à la radio et tu chantonnes tristement en play back 'à deux pas d'ici j'habite, ou peut-être est-ce ailleurs, je ne reconnais plus ma vie... À deux pas d'ici j'ai égaré ce que j'étais....j'ai tout oublié quand tu m'as oublié'. Puis ta voix s'éteint, je coupe la radio, nous sommes dans le noir, nous essayons de dormir, de passer notre dernière nuit dos à dos.
Arrive l'aube du départ. 4h30, le moment redouté où je dois descendre rejoindre mon taxi. J'entends déjà les premiers oiseaux chanter dans le silence. Je te réveille, je te dis adieu sur le pas de la porte, tu feins l'indifférence. Je te dis de prendre soin de toi. La porte se referme, je ramasse mes valises. A l'heure dite le taxi est là, il n'est plus temps de vivre le présent, je suis emporté par la cataracte du temps.
Dans la salle d'attente de l'aéroport je souffre solitairement sur fond musical de Lettre à Elise. Je souhaite être plus riche, plus riche d'argent, plus riche de moins d'orgueil pour que la nécessité intérieure me pousse, comme la bise ou la brise, vent de folie ou de sagesse, à quitter la salle d'embarquement, à refaire le chemin en arrière, à appuyer sur le bouton lumineux de l'ascenseur jusqu'au cinquième étage et à reprendre ma place dans le lit à tes côtés pour attendre l'aube, que le marchand de journaux ouvre, qu'advienne l'heure simple des croissants chauds, le moment où les mille fenêtres de la cité s'allument une à une, poésie de l'ordinaire indifférente à ceux qui la vivent.
Dans l'avion je lis incidemment une des dernières nouvelles de Danilo Kis, 'le luth et les cicatrices' qui parle d'une maison où l'auteur a vécu à Belgrade quand il était étudiant et qu'il retrouve abandonnée quelques années plus tard: 'les fenêtres étaient arrachées, le toit effondré. J'entendis soudain un gazouillement d'oiseau et regardai dans cette direction. Un grand vinaigrier, penché vers la cour, balançait son feuillage encore vert, troublé plus par l'approche du jour que par la brise qui soufflait. Je me souvins: 'les hommes peuvent le couper autant qu'ils veulent, un rejeton ressortira quand même ailleurs. Il arrivera quand même à percer à travers la pierre ou le béton''.
8h30. Paris Charles de Gaulle, Ma décision est prise, je m'empare du téléphone. Je compose avec détermination ton numéro de portable. Je te parle à nouveau et ne te laisse pas le temps de placer un mot, encore moins le temps de laisser le silence nous séparer à nouveau. Je cherche les paroles d'un médecin de la dernière heure appelé au chevet du patient moribond. Le miracle se produit pourtant: à ce jeu de rôles inversés où je suis devenu moi le docteur et toi le patient dans tous les sens du terme, nous ressemblons enfin aux vrais acteurs, sans maquillage ni doublure, de notre propre vie.
J'arrive épuisé à la maison, je trouve le sommeil, je m'abandonne enfin vraiment brisé, je me mets aux abonnés absents. Je pense que demain sera nécessairement ou bien fatidiquement un autre jour. Tandis que je dors, le rêve reprend où il a été interrompu, ce rêve ténu et fragile comme nos vies humaines, toujours prêt à se dissoudre et à renaître.
Dans ce songe, nous sommes enfin face à face, chacun d'un côté de la vitre, et nous posons nos mains contre le verre. Je te demande doucement: 'ne me laisse pas dehors, s'il te plaît, laisse entrer le voyageur d'hiver, une fois encore, au Café de la Paix'.
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