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Venez, anonymes d'Annonay, venez en foules voir la montgolfière prendre son envol. Trois hommes vont devant vous, sur ce champ de mars, jouer les filles de l'air. Alors, c'est vrai petit flûteux, tu viens saluer notre départ? Et toi, le moustachu au chandail de marin, celui qui tient la mandoline telle une enfant sur son sein, ne veux-tu pas nous jouer 'la bohémienne endormie'?
Ils sont tous là dans les champs laiteux du matin: l'ours qui danse son anneau dans le nez, la gitane aux doigts crochus qui raconte pour trois sous la bonne aventure, le gamin casquette sur les yeux qui vend ses billets de tombola. Rien ne vaut la saveur de la vie: ici on se trémousse, ici la bière mousse, aux joues des enfants pousse la barbe à papa et l'on voit monter en neige les arbres du printemps.
Les couseuses du pays ont travaillé toute la nuit durant à l'enveloppe du ballon, le bruit court que d'aucunes se sont endormies épuisées sur leur labeur en assemblant les vieux draps de l'hôtel-dieu qui furent antérieurement battus au lavoir et désinfectés à la saponaire.
Au revoir parents, amis, frères, ce n'est rien, le destin fait son lit un jour ou l'autre, vous le savez, alors à la revoyure, au retrouving, nous commençons maintenant notre ascension, nous allons par procuration toucher pour vous le velours du ciel. Allons, tranchez sans hésitation et sans faiblesses le cordon qui nous retient encore au sol!
Forts vents de terre, temps d'ouvrir la soupape de la toile de couronne et nous sommes déjà déportés, dans un lent travelling nous voyons vos doigts levés, vos visages apeurés et vos mains qui agitent les mouchoirs humides de l'adieu.
Une flamme dans le coeur la montgolfière s'élève fièrement, la terre s'éloigne, la terre tant aimée, qui demeure notre berceau. L'aérostat prend enfin de la hauteur, nous apercevons de la nacelle les dais et les damiers des champs, disposés au petit bonheur, sur lesquels des coquelicots bucoliques ont semé en militants pacifiques la rébellion de la couleur.
Qui s'élève oublie que tout est abîmé, oublie que tout est perdu, que tout est fêlé, il croit que la vie est ailée et qu'elle le portera comme un corps flotte sans lutter...
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