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J’ai rencontré Martha la première fois, un soir de novembre 193… à Budapest.
Et ce soir, à l’automne de ma vie, quand bien même ces si nombreuses années se sont écoulées, ponctuées par les grondements incessants de l’Histoire, mon émotion, ma tendre et douloureuse émotion reste intacte quand je repense à ces heures que j’ai vécues dans son sillage.
Budapest à cette époque n’était pas une cité de plaisirs, pour le voyageur qui repart des rives du Danube, venant de Londres, passant par Paris et Vienne.
C’est à la faveur d’un accommodement tardif, dû en grande partie au savant truchement de mon père auprès d’un financier de Devonshire, que je devais embarquer pour l’Europe centrale, la Hongrie plus précisément, dans le but de négocier l’importation de ce délicieux vin de Tokay.
J’ai toujours aimé l’ambiance à la fois étincelante et surannée des vieux cafés d’Europe Centrale. A peine quelques jours après mon arrivée dans la capitale magyare, je décidai d’aller faire un tour au célèbre Café Central situé au pied du Palais Karolyi depuis 1887. Ce magnifique établissement était toujours le plus beau de tout ce quartier au cœur de Budapest, à quelques pas du célèbre pont d’Herszebèt Hid qui relie par-dessus le Danube les deux rives de Buda et Pest.
C’est là que la que je la rencontrai pour la première fois :
AU PALAIS KAROLYI
Dans les miroirs ternis du grand Café Central
Qu’abrite un vieux palais aux ors décomposés,
Le ballet des serveurs, comme un rythme ancestral
Trompe l’éloquence aux gestes amusés,
Tandis que ces messieurs aux museaux fatigués,
Dans de profonds divans aussi morts que leurs vies,
Commentent le climat de la ville embrumée.
Assis là en rêvant, je suivais les envies,
De ce monde inventé pour traverser le Temps,
Et un jour s’éveiller au bruit de ces canons,
Quand reflue la Raison jusqu’au prochain printemps,
D’où renaîtra enfin le champ des compagnons.
Dans ce lieu insensé, je la vis s’avancer
D’un pas si conquérant que mes yeux s’égaraient,
Et s’asseoir près de moi, posant sans acquiescer,
Son regard aiguisé qui, las, se souvenait,
De mille décisions prises entre deux soupirs,
A renier l’horizon où à tromper l’ennui.
Ou peut-être à songer, sans jamais retenir
Un soupir délaissé aux portes de la nuit.
J’étais si fasciné que je me redressais,
Bredouillant un « bonsoir », tendant une chaise,
M’inclinant poliment tandis que je tremblais
Du frisson enfiévré d’un sournois malaise.
- « Jó estét, Kisassony Martha ! (1) » fit le serveur qui venait d’accourir, dans les secondes qui suivirent, en s’inclinant à son tour respectueusement.
Il s’empressa de la débarrasser de son élégant manteau de cachemire sombre et de son chapeau assorti.
La jeune femme s’assit dans un geste gracieux, et je remarquais pour la première fois la pureté cristalline de son regard d’un vert profond.
- « Ainsi, elle se prénomme Martha » remarquais-je, tandis qu’au dehors passait, brinqueballant, le vieux tramway qui venait de Laudva Utica, près de l’ambassade de France pour rejoindre à Kolosy Tèr au pied du château de Buda. Je ne pouvais m’imaginer à cet instant que très souvent, Martha et moi nous emprunterions cette ligne de tram pour flâner dans le vieux Buda.
(1) "Bonsoir Mademoiselle Martha" - se prononce "kichasogn".
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