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Le sheriff-adjoint était à la fois oppressé et fasciné par la ville. Fairmont n’avait beau être qu’à soixante-dix miles environ d’Oklahoma City, Pip y mettait cependant rarement les pieds.
Ce qui s’est passé ensuite, ce soir-là, Pip n’en n’a qu’un souvenir distordu. Il avait atterri, après avoir marché un peu au hasard dans le minuscule Chinatown de la ville, de part et d’autre de la 23ème rue Nord-ouest. L’endroit n’avait jamais eu bonne réputation. Appelé Little Saïgon peu après la fin de la guerre du Vietnam, rebaptisé aujourd’hui administrativement Asia District, il régnait toujours dans ses rues, surtout la nuit, une faune interlope, alors que le quartier était accueillant dans la journée, loin des inimaginables activités nocturnes.
En déambulant dans l’artère principale du petit Chinatown, délimité par seulement quelques blocs, l’attention de Pip avait été attirée par la façade toute de néons rouges d’un bar qui tenait enseigne dans une ruelle latérale. Il s’était senti soudain comme attiré contre sa volonté vers l’établissement dont le clignotement des néons rubis semblait lui intimer l’ordre d’entrer. Aujourd’hui encore, le flic ne se souvient plus comment il a franchi les portes de l’Anchor Bar. L’heure est avancée. Il ne pourrait dire combien de bières il a ingurgité. De la Lone Star, le Texas n’est pas bien loin. La musique vrille la cervelle, pénètre les moindres neurones. On a beau être dans l’Oklahoma, ici c’est la ville. La country music n’y a pas sa place. Enfin, pas dans ce lieu, tout du moins.
Pip reste encore un peu. Ses affreuses migraines l’ont repris. Lui qui n’a jamais mal à la tête souffre le martyre depuis quelques jours. A l’intérieur de son crâne, c’est comme un tintamarre incessant. Il croit même entendre des ricanements qui s’insinuent par l’intérieur de ses tympans. Parfois, il a soudain terriblement chaud. Sa peau parait brûlante, alors qu’il sait qu’il n’a pas de fièvre, et qu’en ce début de l’automne, les températures ont vite fraîchies.
Il y a une semaine, il a lu un article de vulgarisation dans le Reader’s Digest qui parlait des dérèglements sensoriels. C’est que, il lui semble respirer à intervalles de plus en plus rapprochés, comme une écœurante odeur de soufre, partout, dans la rue, dans sa maison, lorsqu’il se promène en lisière de la forêt. Il ira consulter à l’hôpital d’Enid, c’est promis.
En attendant, les décibels qui se déversent dans la petite salle du bar, accentuent son mal de tête qui se charge maintenant d’une sorte d’angoisse diffuse.
- « Encore une autre, chef ? » demande le barman à l’attention de Pip.
Ce dernier, sorti de sa douloureuse rêverie, ne répond pas tout de suite. Les lumières du bar ont changé de couleur. Le bleu métallique des barres de néons a fait place à un éclairage rouge, une couleur sanguine appuyée. Tout est rouge, les murs, les tables, le comptoir et le liquide qui emplit les verres.
Pip avise un long verre cocktail posé sur le comptoir, à sa gauche.
- « Donnez-moi la même chose ! » demande-t-il au barman, sans réfléchir, ou plutôt, fasciné par ce liquide couleur rubis qui semble étinceler à la faveur du rayon d’un spot mobile.
Pip transpire abondamment maintenant. Il porte le verre qu’on vient de lui apporter à ses lèvres et goûte le breuvage. Il va être malade c’est sûr, avec toute les bières qu’il a déjà bues. La boisson qu’il a commandée, sans véritable envie, a un goût étrange. Alors que le verre sort du fridge, le liquide parait brûlant. La première gorgée ressemble à du piment en fusion et il y a un arrière-goût qui fait penser à la salinité si particulière du sang. Le flic en a vu d’autre pourtant. Il ferme les yeux, s’abandonne.
L’espace d’un instant, il y a comme un blanc. La musique semble s’être arrêtée. La foule aussi. Il ouvre les yeux et les referme. Tout, autour de lui, semble être comme dans un ralenti. L’espace d’un instant, Pip ressent une sorte de panique galopante.
- « Ca déchire, hein ! C’est du best !» lui dit une voix qui vient de sa gauche.
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