Thierry Demercastel ( poésie )

 

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J’ai perdu haleine

le samedi 31 mars 2012, à 19:13. Posté par AGRIPPA




    J’ai entendu le vent, celui des jours tristes, des jours bleus aux fenêtres sages et inaccessibles,
    des lanternes mornes que des brumes ensevelissent à l’heure des métamorphoses, écouté des musiques, au silex des voûtes que des silences abritent, dans les rues du hasard.
    J’ai cherché les mots comme on cherche une fleur, je les ai pris alors qu’ils étaient en extase,
    remplis de leurs couleurs ; il y en avait des roses qui s’en allaient dans les couchants, des rouges safran, de ceux que l’on trouve sur le flanc éteint des montagnes, là où meurent les automnes, des blancs que le temps façonne au gré des saisons, des mauves qui vous font perdre la raison.
    J’ai ouvert tout grand mes yeux après les labours, sous un ciel ensemencé d’amour, puis j’ai couru sur des quais où la mer se souvient des silhouettes que les ombres abandonnent.
    J’ai souri aux salves des matins lumineux, j’ai pleuré à l’écueil d’un regard éteint, trébuché sur les mots du passé, d’un présent qui me regarde.
    Alors j’ai perdu haleine, sous les cadrans fous déversant leur trop plein d’existence, en la résonance des mots habillés d’illusion. Vous aviez dit ces mots, je les avais dit aussi. Sont-ils les miens, sont-ils les vôtres.
    Le dérisoire est là, et les mots changent de masque, immortels mots qui d’une lèvre succombent, à peine entendus, et renaissent ailleurs.
    Regardez, ils nous entourent, invisibles, ils ont pourtant leur couleur et leur saveur, ils sont morts et vivants à la fois.
    J’ai perdu haleine, je ne sais plus quand, était-ce un soir bavardant sa tristesse, ou était-ce au lever du jour caressé de lumière, dans le silence parfait où l’on écoute sous son front une multitude de mots qui se bousculent et se rangent sagement.
    Souvent je les ai emprisonnés sur du papier, bien rangés avec leurs points, leurs virgules, pour les aider à respirer tant il sont immobiles.
    J’ai refermé des livres avec l’impression de les étouffer, car ce sont des oiseaux aux ailes si grandes qu’ils ont besoin de liberté.
    Mes mots sont des oiseaux au vol cadencé, entre le clair obscur, entre la vie et la mort, voyageurs de nulle part, et leurs yeux ont ce reflet semblable à une âme qui serait mienne.
    Parfois il se sont tus, habillés du vertige apprivoisant des gouffres affreux.
    Ils se sont étourdis aussi au comptoir des habitudes, quand l’air du soir se plaint , leur regard était un bateau ivre et la mer s’en fichait.
    Volez mes oiseaux, d’existence en existence, sans compter votre énergie.
    Ce soir le ciel s’est habillé du mauve de votre encre, la lune berceuse de chagrin vous guide,
    et des fissures où sommeille la vie vous montrent leur étrange sagesse.
    Volez de rive en rive, vous que j’avais couvert de draps sombres et de si peu de clarté, volez mes oiseaux.
    Moi j’ai perdu haleine au carillon, à son chant venu de si loin.
    Plus tard, je suis sur que j’entendrai leur vol, dans la pénombre absurde qui m’aura fait ce mendiant sage.
    La face vers le ciel, les yeux creux, faisant semblant de les voir voler, et peut-être quelques mots emprisonnés sur le marbre, épitaphe figée en lettres dorées, lassées d’être lues et de ne pouvoir s’envoler.

    Ô non, plutôt une tache d’encre, comme pour tout recommencer.

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commentaires ( 12 ) (Ajouter un commentaire)
worrell02 le samedi 31 mars 2012, à 20:11
Un beau texte, presque envoûtant!
On ne se lasse jamais de te lire Thierry;
Alors que les mots volent vers nous!
Amitiés
Ivy
http://www.mespoemes.net/worrell02

Agrippa (Thierry Demercastel) le samedi 31 mars 2012, à 20:15
le samedi 31 mars 2012, à 19:18 par José...

Un magnifique et terriblement émouvant testament poétique... Ému aux larmes. Un vrai Grand texte. Amitiés Thierry.

José le dimanche 01 avril 2012, à 11:02
Je n'ai rien d'autre à ajouter, il faut lire et relire... s'imprégner de tous les recoins de ce texte qui n'en sont pas car tous sont d'égale et première valeur, nouant et dénouant pour finir ce drame, à la fois intime et universel, qui est celui de la conscience humaine.
Une grand bravo Thierry.

worrell02 le dimanche 01 avril 2012, à 14:28
Je repasse aussi!
Par 'envôutant', je veux dire qu'il nous entraîne dans tous ces recoins dont parle José.
Bon dimanche
Amitiés à vous deux!
Ivy
http://www.mespoemes.net/worrell02

Thierry le lundi 02 avril 2012, à 11:35
Merci infiniment !

domidom le lundi 02 avril 2012, à 18:47
Perdre haleine pour retrouver un deuxième souffle....
Quel beau voyage au milieu de cet écheveau de couleurs, j'aime (ces mauves qui vous font perdre la raison), ne dit on pas que le mauve est la couleur des sortilèges....
Tous ces mots qui se cherchent, s'emmêlent et se choquent, plus léger que l'air que l'on respire, avec ou sans aile, rien ne peut les empêcher de voler, ils nous entourent mais pourtant, ils sont à la fois, abstraits et captifs....
Un très beau texte que l'on aime lire et relire....
Mes amitiés....Domie...
http://www.mes poemes.net/domidom

Thierry le lundi 02 avril 2012, à 19:32
----Merci mon amie...
http://www.mespoemes.net/cauria

Modythac le mardi 03 avril 2012, à 19:24
Une lecture oppressante mais un texte très émouvant dans son réalisme. Merci énormément pour ce moment de lecture.

Thierry le samedi 07 avril 2012, à 16:11
Merci Modyhac...

lesprosesdeslim le vendredi 13 avril 2012, à 20:49
Cher Thierry,
c'est un très beau texte, magnifiquement écrit et que je souhaiterais lire et relire durant une longue promenade en forêt ou lors d'une longue pause en pleine montagne.
C'est un véritable hymne à la vie auquel cette belle prose nous invite grâce aux dialogues sibyllins que votre muse sait entretenir avec les éléments de la nature. De la pure philosophie qui va de l'envol d'oiseaux mystérieux jusqu'aux profonds messages délivrés par les différentes nuances des fleurs rencontrées durant votre mythique cheminement. La fin est certes profondément triste mais elle est cependant porteuse de ce grand espoir que tout dans cette vie peut recommencer. Ce que l'on croit comme étant une fin peut en fait être le commencement d'une autre vie, c'est un peu cela le message de votre beau poème. Amitiés. Slim.

Thierry le vendredi 13 avril 2012, à 23:51
----Merci infiniment Slim !!!
http://www.mespoemes.net/cauria

José le samedi 02 juin 2012, à 19:21
Un texte que je viens redécouvrir et dans lequel je ressens, intacte, l'incroyable émotion que j'avais ressentie lors de mes premières lectures. Merci Thierry.

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