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Le cochon amoureux

le vendredi 17 février 2012, à 00:05. Posté par Marcek





Gaspard, le dernier né d'une portée fournie
Coulait des jours heureux tout auprès de Fanchon
Et le bleu de ses yeux, et l'auge bien garnie
Lui laissait entrevoir les plus beaux horizons.

Que demande , en effet, un cochon sans manières ?
Un humble logement que certains nomment soue
Une auge débordante à heures régulières
Abondante boisson, quelques flaques de boue

(Et quelque bonne claque aussi, sur le derrière)
Fanchon, ne s'en privait en le voyant grossir
Et se félicitait de le voir prospérer
En prévoyant pour lui un brillant avenir

Grâce aux soins diligents qu'elle lui prodiguait :
Les raves du jardin apportées à pleins seaux
Avec beaucoup de son ou de pommes de terre
Les reliefs du repas, des graines en tourteaux,

Gaspard ainsi nourri, était gras et prospère
Et menait une vie exempte des soucis
De ces bêtes de somme attelées à l'ouvrage
Qu'il voyait s'en aller d'un pas lent et soumis

Qui subissaient leur vie, avec calme et courage.
Ah, se disait Gaspard, quel beau sort que le mien.
On me chérit bien plus que tous ces animaux
Qui passent, gourmandés par le maître et le chien,

Et bien plus que ce coq qui se lève si tôt,
Alors qu'enseveli au profond de ma paille
J'attends mon déjeuner apporté par Fanchon,
Souriant à l'idée de bien faire ripaille

Tandis que le maraud sonne de son clairon !
Il est sûr que je vis au pays de Cocagne
Je veux rester ici le restant de mes jours
Parqué dans mon enclos, en la fraîche campagne
Où les yeux de Fanchon me donnent tant d'amour !


Notre pauvre étourdi ne voyait cependant
Aucun des longs couteaux à la lame tranchante
Que Fanchon enfonçait parfois brutalement
Dans le creux de ces cous ou gorges pantelantes

Qui frémissaient alors en derniers soubresauts
Victimes résignées, pauvres paquets sanglants
Qu'on plume derechef et qu'on flambe aussitôt
Pour aller régaler les estomacs gourmands.


Ainsi va toute vie : à l'aube de nos jours,
L'expérience nous manque et nous voilà bien sots,
Nous sommes aveuglés et croyons que l'amour
Nous sera prodigué, sans fin, et à pleins seaux !

Ne jetons pas la pierre à ce pauvre Gaspard
En son ingénuité,
Car nous verrons plus tard
Qu'il sut bien surmonter forces adversités...

Or donc, chaque matin, la fermière venait
Accomplir son ouvrage
Et nous le coucouner
Emplissant à ras bord, de quelque bon fourrage

L'auge du dit Gaspard
Lui disant :"A ce soir, bon courage,
Je n'arriverai pas trop tard!
Que voulez-vous qu'il crût,

Qu'il n'était point aimé ?
Il n'aurait jamais pu
De son sort, se douter !

Car il advint un jour, aux abords de décembre
Quand le vent souffle fort, que les prés sont givrés
Qu'on aimerait rester tout le jour dans la chambre
Et savourer enfin la chaleur du foyer,

Il advint donc, disais-je
Dans la ferme voisine, un grand évènement,
Et quand tomba la neige
Ce ne fut pas le froid qui lui glaça les sangs

A ce pauvre Gaspard, mais un cri si terrible
Apporté par le vent
Qu'il en fut pétrifié et entrevit l'horrible !
Vous l'avez deviné, on tuait un cochon

Et le vent indiscret portait jusqu'à la soue
De notre tendre ami, les protestations
De la victime émue, qu'on pendrait au plafond
Et ces visions d'horreur envahissent l'esprit

Du malheureux Gaspard qui tombe sur la paille.
Ses membres sont tremblants et son teint devient gris
Il s'apprête à livrer sa dernière bataille.
Le voile de ses yeux se déchire soudain

Il comprend, il voit tout,
Et le regard joyeux de Fanchon, au matin
En entrant dans la soue,
Et sa main potelée qui lui tâte les reins !

Il se jette à genoux,
Pressent son triste sort,
Et sa gorge se noue
Car il croit voir la Mort !


Soudain, la rébellion bouillonne dans sa tête
Ah, mais non, se dit-il en relevant son groin,
Je ne suis qu'un lourdaud et une grosse bête !
Je comprends maintenant que l'amour et les soins

De la belle Fanchon, n'ont été qu'une farce !
La colère le prend et le soulève enfin :
Ah, je dois me venger de cette belle garce
Dit-il, encor tremblant, mais portant haut le groin.

Mais quel niais ai-je fait ! Ah, se fier aux femmes
A leurs grâces jolies, leur mielleuse douceur ;
Dire que j'étais prêt à lui donner mon âme,
Et qu'elle ne pensait qu'à me percer le coeur !

Une dernière larme a coulé sur la paille,
Mais Gaspard se veut brave et relève le front
"Point d'attendrissement, il faut bien que j'y aille",
Dit courageusement notre aimable cochon.

On attend, sur le sol, les sabots de Fanchette
Qui apporte à Gaspard la soupe du matin,
Soupe de condamné, car elle a bien en tête
De le faire jeûner jusqu'au surlendemain

Où l'on doit accomplir l'ultime sacrifice,
Car, Noël approchant, on voudrait festoyer,
Et tout est déjà prêt, on s'active à l'office,
Pour tuer le cochon, on a tout nettoyé.

La main de la Fanchon a tiré le verrou
Et Gaspard a bondi d'un élan formidable :
Renversant la fermière au seuil de son étable,
Voici que notre ami prend ses jambes à son cou !

Il traverse des prés, des bois et des rivières
Marche pendant des jours, marche pendant des mois,
Il arrive à franchir mainte et mainte frontière,
Il vit sur ses réserves et endure le froid.

Plus rien ne le retient, il en use ses pattes
L'ardente liberté le stimule et le tient
Il se sent assez fort pour franchir les Carpates
Et son pas, un beau jour, foule le sol indien.

Il se croit arrivé en pays de Cocagne
Soudain , autour de lui, s'empressent hardiment
Mille et un cochonnets et leurs tendres compagnes
Qui l'acclament, joyeux, ainsi qu'un dieu vivant !

Notre Gaspard, heureux, ne quittera plus l'Inde
Où il est nommé roi, où il trouvera reine.
Il finira ses jours au palais de Clorinde,
Oubliant la Fanchon, perdue en sa Touraine!

Moralité :
Ne soyez pas benêts et ne vous laissez prendre
Comme le bon Gaspard, aux sourires mielleux.
La vie est très souvent bien pénible aux coeurs tendres
Sachez vous endurcir, pour n'être malheureux !

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commentaires ( 7 ) (Ajouter un commentaire)
domidom le vendredi 17 février 2012, à 11:51
Que voilà un très joli conte!!!
Un conte que je relierai avec un grand plaisir, c'est une histoire magnifique avec plusieurs moralités, hélas, je crains que la longueur du texte rebute les lecteur, pourtant, cet écrit mérite mille compliments....
J'ai adoré....
Amicalement....Domie...
http://www.mespoemes.net/domidom

marcek le vendredi 17 février 2012, à 23:35
Tu as raison, Domie, j'ai fait fort...et long ! Hum ! J'espère quand même que quelques lecteurs patients iront jusqu'au bout de l'affaire, car, comme chacun sait :"Dans le cochon , tout est bon !"
http://www.mespoemes.net/marcek

worrell02 le samedi 18 février 2012, à 10:25
Bien plus long qu'une tranche de lard Marcek! ( lol! )
Je suis arrivée au bout mais je pense comme Domie; la lecture serait plus aisée sous une autre forme.
Amitiés
Ivy
http://www.mespoemes.net/worrell02

marcek le samedi 18 février 2012, à 14:56
Chères amies, vous n'osez pas me le dire, mais je vois bien que je vais être obligée de débiter mon cochon en tranches ! SNIFF
Ivy, que prendras-tu comme morceau : l'aile ou la cuisse ? LOL !
http://www.mespoemes.net/marcek

domidom le samedi 18 février 2012, à 16:31
L'aile ou la cuisse, d'ordinaire je préfère la cuisse, mais dans le cas présent.....
Tout est bon à prendre....
Amitiés.....Domie....

worrell02 le samedi 18 février 2012, à 20:03
Juste quelques côtes Marcek! Les 'ribs' grillés au miel et au romarin...Miam!! rires!
Ivy
http://www.mespoemes.net/worrell02

marcek le dimanche 26 février 2012, à 00:03
Je vais vous faire un aveu : ce poème m'a été inspiré par une chanson que me chantait ma grand-mère pour m'endormir et que j'adorais, bien sûr, parce-que cela me permettait de sombrer en douceur dans le sommeil, parfois redouté comme un anéantissement ! Les petits cochons gambadaient joyeusement dans ma tête, inutile de compter les moutons !

http://www.mespoemes.net/marcek

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