JARDIN DE LUNE

 

Mes poèmes - Livre d'or - Liens - Moi

 

Je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre....

le samedi 19 novembre 2011, à 07:55. Posté par Philip de Berg (auteur : Charles BAUDELAIRE)


    J'ai envie de vous faire partager un poème du grand BAUDELAIRE qui est un des plus beaux poèmes d'amour que je connaisse, puisqu'il a été écrit pour une pauvre fille de joie, qui n'était pas gâtée par la Nature et avec qui Baudelaire a vécu quelque temps à la fin de sa vie.

    Je dédie ce poème plus particulièrement à Imparfaitlibre qui est une grande fan de Baudelaire :

    Je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre :
    La gueuse, de mon âme, emprunte tout son lustre ;
    Invisible aux regards de l'univers moqueur,
    Sa beauté ne fleurit que dans mon triste coeur.

    Pour avoir des souliers elle a vendu son âme.
    Mais le bon Dieu rirait si, près de cette infâme,
    Je tranchais du Tartufe et singeais la hauteur,
    Moi qui vends ma pensée et qui veux être auteur.

    Vice beaucoup plus grave, elle porte perruque.
    Tous ses beaux cheveux noirs ont fui sa blanche nuque
    Ce qui n'empêche pas les baisers amoureux.
    De pleuvoir sur son front plus pelé qu'un lépreux.

    Elle louche, et l'effet de ce regard étrange
    Qu'ombragent des cils noirs plus longs que ceux d'un ange,
    Est tel que tous les yeux pour qui l'on s'est damné
    Ne valent pas pour moi son oeil juif et cerné.

    Elle n'a que vingt ans ; la gorge déjà basse
    Pend de chaque côté comme une calebasse,
    Et pourtant, me traînant chaque nuit sur son corps,
    Ainsi qu'un nouveau-né, je la tête et la mords,

    Et bien qu'elle n'ait pas souvent même une obole
    Pour se frotter la chair et pour s'oindre l'épaule,
    Je la lèche en silence avec plus de ferveur
    Que Madeleine en feu les deux pieds du Sauveur.

    La pauvre créature, au plaisir essoufflée,
    A de rauques hoquets la poitrine gonflée,
    Et je devine au bruit de son souffle brutal
    Qu'elle a souvent mordu le pain de l'hôpital.

    Ses grands yeux inquiets, durant la nuit cruelle,
    Croient voir deux autres yeux au fond de la ruelle,
    Car, ayant trop ouvert son coeur à tous venants,
    Elle a peur sans lumière et croit aux revenants.

    Ce qui fait que de suif elle use plus de livres
    Qu'un vieux savant couché jour et nuit sur ses livres,
    Et redoute bien moins la faim et ses tourments
    Que l'apparition de ses défunts amants.

    Si vous la rencontrez, bizarrement parée,
    Se faufilant, au coin d'une rue égarée,
    Et la tête et l'oeil bas comme un pigeon blessé,
    Traînant dans les ruisseaux un talon déchaussé,

    Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d'ordure
    Au visage fardé de cette pauvre impure
    Que déesse Famine a par un soir d'hiver,
    Contrainte à relever ses jupons en plein air.

    Cette bohème-là, c'est mon tout, ma richesse,
    Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse,
    Celle qui m'a bercé sur son giron vainqueur,
    Et qui dans ses deux mains a réchauffé mon coeur.

<< Retour aux poèmes

 

commentaires ( 9 ) (Ajouter un commentaire)
José le samedi 19 novembre 2011, à 09:20
Une très belle déclaration d'amour en effet et au passage un beau plaidoyer pour la différence et la tolérance. Amitiés.

Loïc le samedi 19 novembre 2011, à 13:07
L'intention est bonne est bonne et le sujet injustement méprisé à l'époque par la poésie ; heureusement que les Baudelaire, Rimbaud et consorts ont rendu ses lettres de noblesse à tout ce qui était petit, marginal mais profondément humain.

Cela dit, au niveau de la réalisation, c'est loin d'être un chef-d'oeuvre... Nombre de vers sont bouche-trou et d'une platitude surprenante pour Baudelaire (je ne connaissais pas ce poème), ce qui laisse penser qu'il a écrit ça à l'arrache en s'appuyant sur quelques trouvailles et en comblant le reste. Mais à partir de "Si vous la rencontrez", on retrouve son talent...

A mon tour de partager sur ce même thème ; puisque tu comprends l'anglais, voici un extrait d'une chanson du groupe écossais Marillion ("Bitter Suite", tu apprécieras le jeu de mots) :

"The sky was Bible-black in Lyon
When I met the Magdalene ;
She was paralysed in a streetlight,
She refused to give her name ;

And a ring of violet bruises
They were pinned upon her arm
Two hundred francs for sanctuary
And she led me by the hand

To a room of dancing shadows
Where all the heartache disappears ;
And from the glowing tongues of candles,
I heard her whisper in my ear :

"J'entends ton coeur... J'entends ton coeur."

Beaucoup de similitudes...

Amitiés Philip !

----
http://www.mespoemes.net/cellox

Philip de Berg (JARDIN DE LUNE) le samedi 19 novembre 2011, à 15:00
A Loïc :
Merci pour cette Bitter Suite, splendide. Ah Madeleine est le modèle universel de toutes les catins au coeur généreux du monde. Deuxième couplet "bouleversifiant" (dont les 2 premières lignes), le "Sanctuary" est le right word qui convenait.
Quant au "glowing tongues of candles", freeze !! Je craque !
J'aime beaucoup Marilion, j'ai un CD et un concert en DVD. Ils font ce que font un peu Journey ou Boston (groupes US).
Merci de ces présents. Amitiés Loïc !

Loïc le samedi 19 novembre 2011, à 15:35
Journey ???

Euh, pour être clair, je parle de Marillion première période, avec leur génialissime chanteur/parolier Fish, jusqu'en 1987, pas le Marillion mainstream, tout mou et délavé qui a rapidement décliné après son départ.

Je parle souvent de Marillion sur le site (quand j'ai un public adapté), parce que ce sont des chansons de Fish comme celle-ci qui m'ont lancé dans la poésie en 2002. Je me suis ennuyé pendant 23 ans à écouter des chansons bateau qui me faisaient baîller (exceptions faites de Peter Gabriel, avec Genesis ou pas, et Pink Floyd), et la découverte de Marillion a été pour moi une complète révélation, avec des paroles et des mélodies totalement nouvelles -- bien qu'elles datent de 25 ans...

Tu devrais écouter (avec les paroles sous les yeux, parce que c'est TRES dense au niveau métaphores et jeux de mots, quand le moindre terme compte) "Hotel Hobbies" et "Warm Wet Circles", de l'album "Clutching At Straws". Purs chef-d'oeuvres. On aime ou pas la musique (encore que... toi, en tant que guitariste, pourrais-tu être insensible aux prodiges réalisés par Steve Rothery ??), mais les paroles sont des monuments de poésie complexe et passionnée, bohème, tendre ou sombre... ce que le groupe a vite perdu après le départ de Fish, qui a le surnom, dans les cercles qui le connaissent, de "man of a thousand words".

Amitiés !

larose le samedi 19 novembre 2011, à 20:09
Merci cher poète pour ce beau poème de Baudelaire que tu partage avec nous!! Amitiés

imparfaitlibre le dimanche 20 novembre 2011, à 19:30
Merci Philip, je suis très touchée par cette intention que je viens de découvrir, je ne suis pas venue sur le site depuis vendredi.
Quand je te disais que Baudelaire comprenait tous les sentiments de l'être, ce poème le prouve bien car il a su deviner la beauté autant que le malheur dans cette fille des rues qui étaient une fille perdue pour beaucoup mais en qui il a su reconnaitre l'amour.
Après la lecture d'un de ses poèmes, je reste souvent un long moment à me dire que cet homme devait être exceptionnel et que j'aurais aimé vivre en ce temps afin de discuter poésie avec lui autant de fois qu'il ne l'aurait permis.
Je lis très peu, pas du tout même pour tout avouer car j'ai des soucis de concentration mais j'aime Baudelaire car chacun de ses poèmes a une relation avec l'existence vraie et n'est pas une simple suite de mots .

Merci encore Philip et tu peux me passer d'autres poèmes comme celui-là, même si "les fleurs du mal" et le seul livre que je lis.
Amitiés sincères Philip au plaisir de continuer à te lire, ce que je vais faire tout de suite.----
http://www.mespoemes.net/imparfaitlibre

kalliste le mardi 28 février 2012, à 00:09
Extraordinaire ce poème "coup de poing" qui devait paraître abject aux lecteurs de l'époque qui redoutaient que l'on étalât ainsi la fange du ruisseau !
Baudelaire avait découvert le feu sous la cendre, l'or dans la boue de la misère : quel homme, quel artiste !


http://www.mespoemes.net/kalliste

liameliavq le jeudi 14 juin 2018, à 23:47
Ses ailes de géant l'ont amené à voler au-dessus de tant d'années puisqu'il est bienheureusement reconnu aujourd'hui....

LN.

Philip (Jardin de Lune) le vendredi 15 juin 2018, à 08:11
Pour LIAMELIAVQ :
Merci d'avoir aimé ce poème.
.considèrent que c'est un poème mineur de Baudelaire. Au contraire, je trouve qu'il est d'une grande force.
Certains reprochent trop de "spleen" dans la poésie de Baudelaire. C'était le propre du personnage. Mais sa poésie reste merveilleuse.
Amitiés. Philip

Ajouter un commentaire à ce poème en tant que :

Vous devez être connecté sur Mespoemes.net pour poster un commentaire.

 

 

Mes poèmes - Livre d'or - Liens - Moi

 

Hébergé gracieusement par MesPoemes.net - Créer un site internet