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UN REPAS AVEC SHAKESPEARE
Chronique du 13 août 2010 - 13h – basée sur des conversations authentiques
Ainsi voguent les cygnes
… Au milieu des insignes…
Dans un grand ministère,
Très froid et très austère,
Dans lequel l’uniforme oriente tous nos pas…
… Je m’installai, serein, pour prendre mon repas,
Que j’imaginais court, sobre et trop insipide…
Tout-à-coup… j’entendis… le doux nom… d’ « Euripide »… (1)
Je restais stupéfait :
Comment, dans ce lieu glauque, où l’on brasse les faits,
Bien plus que les idées,
Pourrait-on accueillir, la marche décidée,
D’une conversation
Pleine d’érudition ?
Je me trouvais plongé dans l’interrogation
Et la consternation.
C’était deux beaux garçons, à l’allure élégante,
Devisant posément, sans manière arrogante,
Et la conversation de ces deux érudits
Me laissa… interdit…
De la tragédie grecque, en passant par Racine,
La culture « absolue », avec eux, se dessine,
Comparant, sans faillir, et sans propos hautains,
Le théâtre français ou élisabéthain…
… Évoquant l’Angleterre, avec ses maisons closes, (2)
Qui écoutaient Shakespeare, en mangeant de l’alose (3)
J’avais cette impression, que nous étions les rois
Au milieu d’une foule en proie au désarroi :
Trois garçons cultivés, un peu trop à l’étroit,
Parlant philosophie, avec ce Monsieur Locke (4)
Empiriste… incongru… parmi les pendeloques (5)
De ce grand ministère, au faciès agité
Par « l’Insécurité »…
Dans ce grand ministère, où s’impose la traque,
On manie la matraque
Et le fusil d’assaut
Bien plus que le pinceau…
Car, dans ce ministère, on voit beaucoup d’autistes,
Mais assez peu d’artistes…
Et très peu d’écrivains…
Leur écrits restent vains…
Que peut faire un stylo, à la plume affranchie,
Face à une matraque… un peu irréfléchie ?
Se plier ?… supplier ?.. ou aller à vau-l’eau ?
Que peut faire un stylo ?
Dans ce grand ministère, on manie le stylo,
Pour déverser un flot
De textes normatifs… mais sans littérature…
Le stylo n’est, ici, pas source d’aventure :
Le stylo est, ici, pour signer les décrets…
Jamais pour recueillir le parfum des secrets…
Je n’avais qu’un regret :
La rencontre était brève et j’en avais conscience ;
Aussi, je savourai ce moment de brillance…
Je ne saurai jamais qui étaient ces garçons,
Apparaissant, alors, sous leur caparaçon, (5)
Jetant une lumière intense et trop rapide
Sur ce lieu insipide !
Je dus prendre congé de ces « deux grands auteurs »,
Qui, manifestement, n’étaient que visiteurs…
… Dans ce grand ministère au goût de sépulture…
…Ainsi va la Culture…
Ainsi va la parole et ses instants trop courts…
Ainsi vont les parcours…
Ainsi, vont s’égarer, deux magnifiques cygnes,
Brillant, lors d’un repas, dans un monde d’insignes…
Ainsi, vint s’égarer, libre et conflictuel,
Dans le temple des lois… cet instant irréel,
Un instant de culture… absolu et volage
Un instant de culture… en trop grand décalage…
Ainsi, vogue le Temps…
Ainsi, vont les instants…
Ainsi, voguent les cygnes
Au milieu des insignes…
… Juste un trop court moment…
… Entre deux firmaments…
© Gérard ANGELIS août 2010
Avertissement : On notera qu’il n’était pas dans mes intentions de porter atteinte à l’honneur et à la dignité des entités décrites dans ce poème, entités dont je ne remets nullement en cause l’utilité.
Les termes employés, rendus nécessaires par la rime, ne reflètent donc pas, de ma part, une marque d’ ingratitude…
* Il apparaît évident que le ministère de l’intérieur – décrit dans ce poème - n’est pas le ministère de la défense, ni celui de la culture ; Cependant, comment ne pas songer aux présidents de la république et aux hommes politiques qui, amoureux ou respectueux des arts, ont su manier avec discernement et équilibre, les trois symboles décrits dans le poème : la matraque, le stylo et le pinceau… C’est le symbole de la matraque, omniprésente, qui détruit les deux autres symboles. Des flots d‘ images, en quantité… mais aucune en qualité…
* C’est aussi la physique quantique qui relie ces trois symboles : Notons, que la matraque est associée au monde matériel (la matière) et le pinceau au monde immatériel (le rayonnement) ; En physique quantique, la matière (les particules) reste étroitement associée au rayonnement (les ondes) ; Sur ce dualisme, s’articule le principe même de la vie dans l’univers, de la création et de l’action…
1- Euripide : Poète tragique grec (482 - 406 av JC) auteur des « supplianes » et « Iphigénie d’Aulis »
2- À l’époque d’Elisabeth 1ère (XVIème), les théâtres anglais étaient situés dans des bâtiments comportant plusieurs étages ; le théâtre s’implantait au rez-de-chaussée et le dernier étage accueillait des prostituées. Ainsi, l’activité du corps et celle de l’esprit étaient-elles étroitement imbriquées. Les auteurs et les acteurs n’avaient pas tous des moeurs irréprochables…
3- Alose : poisson de mer, à chair savoureuse, qui remonte les estuaires des cours d’eau
4- John Locke (1632 – 1734) : un des principaux philosophes anglais, adepte de l’empirisme ; le débat au cours du repas a notamment porté sur les différences qualitatives et quantitatives des philosophes anglais et français : l’Angleterre étant une île, moins sujette aux migrations culturelles que la France, n’avait pas vocation à générer un grand nombre de philosophes, ni des aspects doctrinaux aussi marqués qu’en France, dont certains ont enclenché ou soutenu plusieurs révolutions.
5- Empiriste - empirisme : En philosophie, méthode de pensée stipulant que l’expérience (interne ou externe) est la donnée première de la connaissance ; L’empirisme revêt de multiples courants et, peut, au cours des XVIème et XVIIème siècles, conduire à la négation de la notion d’infini (inaccessible par l’expérience)
6- Caparaçon : Équipement ornemental ou protecteur habillant les chevaux ou d’autres montures (éléphants), depuis de longs siècles ; Dans le poème, par ext. et métaph. : un habit (de culture) magnifique, à la fois ornemental et protecteur.
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