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UN REFLET SUR LE LAC DE CÔME
Les bords du lac de Côme - mai 1892
Un parfum…
… Une ombre et un reflet
Pour un simple valet,
Portant un chevalet…
… Au bord du lac de Côme, entre deux crépuscules,
Un amour impossible, en lettres majuscules…
Je restais près des lacs, ces grands lacs italiens,
Où, depuis quelques mois, j’avais tissé des liens…
L’artiste que j’étais, peignait des paysages,
Des lumières sans nom et des portraits sans âge…
Un long soir s’étirait devant mon chevalet,
Y laissant, pour un temps, des reflets violets…
La nature opulente, intacte et sensuelle,
Chaque jour, m’invitait à se livrer à elle…
La villa Carlotta émergeait des jardins,
Offrant sa majesté dans un profond dédain…
Je regardais le lac, au-delà des topiaires, (1)
Au-delà des bassins et des statues de pierres.
Au loin, je vous ai vue, avancer sur le quai,
Puis approcher de moi, le peintre des laquais…
Vous teniez à la main une de ces ombrelles
Qui mettent de la vie aux tristes aquarelles…
J’ai alors apprécié votre immense beauté,
Dans un trop court instant… qu’on ne peut arrêter ;
Jamais je n’avais vu de femme aussi splendide…
Splendeur éblouissante… et la fois, candide…
Mais vous êtes venue, à pas lents, jusqu’à moi…
Vous avouerais-je, un jour, mon trouble et mon émoi ?
Comment donc, une femme, aussi noble d’essence,
Pouvait-elle aborder un garçon sans naissance ?
Vous avez regardé mon humble chevalet :
Celui d’un simple artiste, au milieu des valets…
Ma toile demeurait fort peu conventionnelle :
« Le Jugement dernier sur la Ville éternelle » (2)
Je contemplais, alors, vos yeux… si grands… si clairs…
Pourquoi l’amour vient-il, comme un frisson dans l’air,
Si brutal, si injuste, avec tant d’insolence ?
Pourquoi m’étreignait-il, près de vous, en silence ?
J’étais prédestiné à tomber amoureux…
J’étais prédestiné à vivre malheureux…
Les artistes, je crois, vagabondent sans cesse,
Dans des songes d’amour où dorment des princesses…
En tous temps, en tous lieux, le monde est paraphé :
Le beau ne s’allie pas avec le contrefait ;
Les bien-nés, dudit monde, entre eux se réunissent
Et ceux de l’autre monde, à l’écart, se ternissent…
Ancré dans l’autre monde, on doit tenir son rang ;
L’amour est sans pitié : Il devient un tyran
Quand il jette à vos pieds une idylle impossible
Avec une personne… illustre… inaccessible.
Vous avez observé mon surprenant croquis…
Vous avez déclaré : « Ce dessin est exquis »
« Mais l’Antéchrist à Rome… étrange mise en scène… » (2)
« L’Italie abritant… La Bête et les mécènes… »
Des gemmes sans égal illuminaient vos mains,
Embrasant un parfum de rose et de jasmin…
Que je n’oublierai pas : Ce parfum trop suave,
Aux accents capiteux, à la fois doux et graves…
Vous avez pris congé, dans le jour déclinant,
Me laissant un espoir, irréel, lancinant :
Celui de vous revoir quand le soleil recule,
Qu’il incendie le lac… sous d’autres crépuscules…
Je vous ai vue partir, devant moi, le valet,
Accompagnant votre ombre et votre blanc reflet…
Des yeux, j’ai suivi l’ombre, au contour gris et vague,
Et ce reflet mouvant, que caressaient les vagues…
Et je sens ce parfum de rose et de jasmin…
Vous verrais-je demain ?
ADDENTA
J’étais paralysé devant votre beauté,
Déchiré par l’audace et la timidité…
Je n’ai pas de blason… Je n’ai pas d’oriflamme… (3)
J’aurais voulu, pourtant, vous déclarer ma flamme…
Peut-être que demain, vous me ferez l’honneur
De passer de nouveau, pour mon plus grand bonheur…
Je lirai un poème : « Entre Jasmin et Rose » ;
L’artiste écrit en vers… mais rarement en prose…
Je rêverais la nuit de dresser un portrait…
Mais ce portrait de vous, jamais ne finirait…
La pose serait longue et j’aurais moult aisance,
À contempler, en vous, la sublime présence…
Resurgit ce parfum de Rose et de Jasmin…
Vous verrais-je demain ?
Et resurgit cette ombre, au contour gris et vague…
Resurgit ce reflet, caressé par les vagues…
Veuillez me pardonner si mon âme divague…
Entre Rose et Jasmin,
Où serez-vous demain ?
© Gérald ANGELIS février 2011
(1) Topiaire – adj & nf : arbustes taillés, caractéristiques des jardins à la française, des jardins japonais et des jardins italiens
(2) Dans les prophéties, juste avant le jugement dernier et l’apocalypse, l’Antéchrist (appelé « La Bête »), venu d’Orient, doit étendre son pouvoir sur l’Europe et prendre Rome comme capitale.
(3) Oriflamme - nf : étendard d’un souverain ; Sans blason et sans oriflamme : dans le texte : qui n’est pas d’origine aristocratique
*** Couleur dominante : Blanc, rose pur et or ; Musique associée : adagio pour orgue & cordes de Tomaso Albinoni (1671 – 1750)
*** œuvres picturales associées (huiles sur toiles) : « Le jugement dernier sur la ville éternelle - 1990 » et « Reflet sur le lac de Côme - 2011 »

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