DES MOTS POUR VOUS

 

Mes poèmes - Liens - Moi

 

La Rose Bleue (Sabine Sicaud)

le mercredi 27 août 2008, à 00:59. Posté par Marcek


LA ROSE BLEUE


Je ne te connais pas, rose qui n’est pas rose,
Ni couleur de soleil, ni de rouge velours,
Ni d’un blanc de petite nonne, et qui me cause
Une anxiété vague, étrange rose.

Je ne te connais pas, je te sais quelque part,
Chez le fleuriste en vogue – à l’abri d’une serre –
Ou dans un parc trop beau comme avivé de fards
Et de sources factices – quelque part

Où l’abeille elle-même hésite, un peu craintive.
Jardiniers trop savants, que n’ont-ils fait déjà!
« L’églantier qui tendait vers moi ses branches vives,
Qu’en ont-ils fait? » dit l’abeille craintive.

Qu’en ont-ils fait? » dit la cétoine au bonnet vert.
Et l’Amour nu, sur sa colonne, en pénitence,
Dit : « Qu’ont-ils fait de ce tendre univers
où librement des fleurs jonchaient les chemins verts? »

Qu’ont-ils fait, qu’ont-ils fait de toi rose des haies?
Trop somptueuse ou trop pâle soudain,
Chaque printemps déjà tu nous semblais moins vraie
dans la miraculeuse fête des jardins…

Et te voici du bleu convenu des turquoises,
du bleu des hortensias bleus, des lotus bleus,
des ciels trop bleus sur des porcelaines chinoises…
Te voici bleue, ô rose bleue! et fausse un peu

Comme des yeux qui mentiraient, de beaux yeux lisses,
larges et fiers, baignés d’azur… et juin se glisse
dans le petit cœur frais des roses d’autrefois!

Et moi je songe au bleu de la sauge des bois,
aux bouquets ronds que brodaient, en couronne,
d’adorables myosotis, un brin fanés;
aux bluets des vastes champs blonds à moissonner;
aux pervenches d’avril, aux clochettes d’automne;

au muscari, qu’aigrettent des saphirs;
au bleu d’insecte bleu des bourraches velues;
aux gentianes dans les herbes chevelues…

Je songe à tous les yeux qui s’ouvrent pour offrir
tous les tons bleus de l’eau, de l’air, des pierreries :

au bleu de l’aconit, à la douceur fleurie
du lin candide, au regard clair du romarin…

à ce reflet de mer qu’ont les yeux des marins
et les houppettes des chardons le long des côtes…

Je songe à la chanson qui se chante à voix haute
ou si discrètement dans le creux des fossés…
Je songe à vous, je songe à vous, ô chanson bleue,
qui chantez en de pauvres cœurs et les bercez!

Je vous revois, jardinets de banlieue
avec ces visages de fleurs qui font penser
à des enfants dans une chambre; je vous vois,
fenêtre à l’ombre où l'on cultive une jacinthe…

Et vous, champs de Harlem, brumes où tinte
le carillon d’autres jacinthes; bleu de toits
drapés d’une glycine; poudre fine
d’un épi de lavande au soleil des collines,

matins bleus, pays bleus, je vous reconnais bien,
d’ici, rien qu’aux parfums du vent qui passe…

… Et d’autres, mieux que moi, comme l’on se souvient,
se souviendront d’étés anciens, d’odeurs vivaces.

Mais quelqu’un dira-t-il, ô rose, infante bleue,
Dame étrangère qui surprend, même là-bas,
dans ces parcs où des paons royaux traînent leur queue,
dira-t-il qu’il te connaissait, Princesse bleue?

Même poète, osera-t-il
Franchir la grille ou marchander la gerbe?
tant de sentiers sont bleus, depuis avril,
d’un bleu tout simple… Osera-t-il?

Et, même osant, que savoir d’une rose
qui n’est plus cette rose avec l’âme d’hier?
- Le temps des dieux et des métamorphoses,
s’il revenait, pourtant, dame en bleu qui fut rose?

Les Contes de Perrault?... J’ai tant rêvé,
sais-tu, de baguettes magiques, de breuvages
transformant, pour la perdre ou la sauver,
la Belle dont un Prince avait rêvé…

J’ai tant rêvé, comme le Prince, que, peut-être,
sous ton déguisement, je te reconnaîtrais?
Va, ce n’est pas ta faute… et l’on peut mettre
Une robe d’azur sans trop mentir, peut-être…

De l’orgueil? On te croit de l’orgueil? Je dirais :
« Ne devinez-vous pas qu’être une rose bleue
c’est être seule et triste?... » Et le secret
de ton odeur perdue aussi, je le dirais,
pour qu’on t’accueille avec douceur, ma Rose…



(Sabine Sicaud, Poèmes d’enfant, Poitiers, Cahiers de France, 1926)

<< Retour aux poèmes

 

commentaires ( 8 ) (Ajouter un commentaire)
Marcek le mercredi 27 août 2008, à 01:00
(« À propos d’une fleur bleue » : sujet donné au concours des Jeux Floraux Berruyers en 1925, poème qui rafla le premier prix.)

Marcek le mercredi 27 août 2008, à 01:01
Sabine avait 12 ans lorsqu'elle écrivit ce poème !

smr le mercredi 27 août 2008, à 06:59
qu'est-elle devenu?

Dago Laborel le mercredi 27 août 2008, à 07:41
Queller pure merveille de poésie, d'amour de la nature intacte et du refus de son traficotage et quelle cojnnaissance des fleurs, tout poète qui s'émerveille devant un muscari est cher à mon coeur

Marcek le mercredi 27 août 2008, à 10:58
J'étais sûre que cette poétesse allait être chère à ton coeur, cher Dago

M.L.Busic le mercredi 27 août 2008, à 12:59
Merci Marcek ...ce poème est un délice ... Puis-je me permettre de suivre le fil que tu nous a tendu en nous la présentant ... et la mettre en page d'accueil sur le site de LOU demain ...?Certains l'ont lue ici ... et d'autres la découvriront avec plaisir je suis sûre ... Marie

evy51lou le mercredi 27 août 2008, à 14:32
Belle renaissance que vous nous donnez là merci MARCEK

Marcek le jeudi 28 août 2008, à 00:12
Chers amis, ces textes appartiennent à notre patrimoine culturel, je serai ravie que vous en disposiez pour les faire connaître autour de vous !

Ajouter un commentaire à ce poème en tant que :

Vous devez être connecté sur Mespoemes.net pour poster un commentaire.

 

 

Mes poèmes - Liens - Moi

 

Hébergé gracieusement par MesPoemes.net - Créer un site internet