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L'allée des bambous (Sabine Sicaud)

le dimanche 24 août 2008, à 13:38. Posté par Marcek






L’allée des bambous





Je sais un tunnel, un tunnel au porche vert,
Où nul train ne passe…
L’été, le soleil y sème, de place en place,
De petites mosaïques; l’hiver,
La neige le fleurit de blanc; mais il est vert,
Tout vert dessous, et les moineaux s’y tassent,
Chaque soir, en pelotes grises, par milliers.

Est-ce un vrai tunnel? Au bout, je vois la terrasse,
La maison pâle, un massif dépouillé.
C’est l’automne. Le vent pousse des feuilles mortes;
Il les pousse longtemps…
Qu’importe!
Le tunnel s’en moque. J’entends
Remuer ses feuilles vivantes.

Elles disent au vent : « Tu vois;
Nos petites lames tranchantes?
Ce sont des couteaux verts, des sabres que tes doigts
Ne détacheront pas de leur tige. Tu vois,
Nous sommes là depuis les vieilles guerres
Et nous serons
De la prochaine guerre… Vois nos lames claires! »

Et le vent dit : « Les houx eux-mêmes sécheront,
Et l’aloès féroce aux fleurs de braise,
Et l’yucca de métal sombre, et le cactus…
Et vous n’êtes que des roseaux, pas plus. »
Et moi je dis à mon tunnel, pour qu’il se taise :
« Ô beau tunnel, soyez béni d’être en roseaux!
Vous êtes la chapelle verte des oiseaux;
L’allée où, comme une princesse japonaise,
Je me promène sous des palmes, en rêvant.

Pour moi, vos feuilles sont de gais poissons vivants,
Des éventails de soie au long manche de jade,
L’aigrette que portait au front Shéhérazade;
Les oriflammes d’un cortège, les rubans
De la houlette qu’un berger en satin blanc
Oublia hier sous vos arcades.

Vos tiges sont de fines colonnades
Et non l’étui d’un glaive ou de poignards sournois…
Ô couloir de bambous, mystérieux pour moi
Comme une douce nuit profonde et verte,
N’enviez par l’arme qui tue ou blesse, l’arme ouverte
Ou cachée, à l’affût, qui se mouille de sang!... »

Et le beau tunnel vert, dans le soir qui descend,
Me berce d’un bruit d’ailes,
Et c’est comme un grand bois qui s’endort – ou la mer,
Quand la mer nous appelle
De toutes ses petites vagues au front vert,
Des vagues qu’on dirait chuchotantes dans l’air
Et dont chacune aurait des ailes…



( Poèmes d’enfant, Poitiers, Cahiers de France, 1926)

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commentaires ( 7 ) (Ajouter un commentaire)
Marcek le dimanche 24 août 2008, à 13:42
Pas à pas, poèmes après poèmes, je vais vos faire découvrir cette sublime enfant poète disparue à l'âge de 15 ans..Une sensibilité rare, une culture exceptionnelle grâce au milieu érudit dans lequel elle a vécu.Guy Rancourt et moi vous en dirons plus sur elle...car lui aussi dans son beau Québec est un inconditionnel de Sabine...

Marcek le dimanche 24 août 2008, à 13:43
Nulle part sur le Net, vous ne trouverez certains de ses poèmes que je veux vous faire partager car l'ouvrage dont ils sont tirés est désormais introuvable...Mais la poésie n'est-elle pas avant tout partage ?

Ivydall le dimanche 24 août 2008, à 14:44
Merci de ce beau partage Marcek! Bon dimanche!Amitié.Ivy

Marcek le dimanche 24 août 2008, à 19:03
Merci, Ivy ! BIZZ

palissade le dimanche 24 août 2008, à 19:38
Et je viendrais les lire avec un grand plaisir. celui-ci a une belle odeur d'enfance..

evy51lou le lundi 25 août 2008, à 13:55
J'ai aimé me perdre dans ce jardin de Sabine .MERCI de l'avoir fait renaitre .Evy

Marcek le mardi 26 août 2008, à 23:40
Merci, palissade et Evy, pour vos lectures !

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