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LE POEME A LOUCHETTE (Charles Baudelaire)

le mercredi 06 mars 2024, à 11:01. Posté par Philip de Berg (auteur : BAUDELAIRE)


    Je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre :
    La gueuse, de mon âme, emprunte tout son lustre ;
    Invisible aux regards de l'univers moqueur,
    Sa beauté ne fleurit que dans mon triste coeur.

    Pour avoir des souliers elle a vendu son âme.
    Mais le bon Dieu rirait si, près de cette infâme,
    Je tranchais du Tartufe et singeais la hauteur,
    Moi qui vends ma pensée et qui veux être auteur.

    Vice beaucoup plus grave, elle porte perruque.
    Tous ses beaux cheveux noirs ont fui sa blanche nuque ;
    Ce qui n'empêche pas les baisers amoureux.
    De pleuvoir sur son front plus pelé qu'un lépreux.

    Elle louche, et l'effet de ce regard étrange
    Qu'ombragent des cils noirs plus longs que ceux d'un ange,
    Est tel que tous les yeux pour qui l'on s'est damné
    Ne valent pas pour moi son oeil juif et cerné.

    Elle n'a que vingt ans ; - la gorge déjà basse
    Pend de chaque côté comme une calebasse,
    Et pourtant, me traînant chaque nuit sur son corps,
    Ainsi qu'un nouveau-né, je la tette et la mords,

    Et bien qu'elle n'ait pas souvent même une obole
    Pour se frotter la chair et pour s'oindre l'épaule,
    Je la lèche en silence avec plus de ferveur
    Que Madeleine en feu les deux pieds du Sauveur.

    La pauvre créature, au plaisir essoufflée,
    A de rauques hoquets la poitrine gonflée,
    Et je devine au bruit de son souffle brutal
    Qu'elle a souvent mordu le pain de l'hôpital.

    Ses grands yeux inquiets, durant la nuit cruelle,
    Croient voir deux autres yeux au fond de la ruelle,
    Car, ayant trop ouvert son coeur à tous venants,
    Elle a peur sans lumière et croit aux revenants.

    Ce qui fait que de suif elle use plus de livres
    Qu'un vieux savant couché jour et nuit sur ses livres,
    Et redoute bien moins la faim et ses tourments
    Que l'apparition de ses défunts amants.

    Si vous la rencontrez, bizarrement parée,
    Se faufilant, au coin d'une rue égarée,
    Et la tête et l'oeil bas comme un pigeon blessé,
    Traînant dans les ruisseaux un talon déchaussé,

    Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d'ordure
    Au visage fardé de cette pauvre impure
    Que déesse Famine a par un soir d'hiver,
    Contrainte à relever ses jupons en plein air.

    Cette bohème-là, c'est mon tout, ma richesse,
    Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse,
    Celle qui m'a bercé sur son giron vainqueur,
    Et qui dans ses deux mains a réchauffé mon coeur.

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commentaires ( 13 ) (Ajouter un commentaire)
Philip (Jardin de Lune) le mercredi 06 mars 2024, à 11:06
Info aux nouveaux du site :
Les règles autrefois établies pour le site, n'interdisent pas de poster des poèmes qui ne sont pas de soi, s'il nous plait de les faiere connaître aux autres.
Sans que ce soit forcément des poèmes de poètes très célèbres.
La seule condition est d'indiquer....que le poème n'est pas de soi et d'en mettre l'auteur
(il y a une case pour ça, dans "gestion des écrits", au moment où l'on configure le poème pour le poster)
Cela apparaîtra dans la fenêtre du titre, avec la mention "Auteur : ...."

Philip (Jardin de Lune) le mercredi 06 mars 2024, à 11:14
SUR L'ORIGINE DE CE POEME
Ce poème de Baudelaire....n'a jamais eu de titre.
On l'appelle "le poème à Louchette", car les historiographes de Baudelaire nous renseignent que Baudelaire vécut ou fréquenta un court temps une prostituée, pauvre fille que la vie et la nature n'avait pas gâté, et qui louchait ! D'où son surnom de "la Louchette".
Emouvant portrait par le grand Baudelaire, plein d'amour.
Serge Reggiani mit quelques vers de ce poème dans une de ses chansons "La femme qui est dans mon lit"
C'est un des poèmes que je connais par coeur, je l'ai appris parce qu'il me plaisait.
J'ai maintenant le plaisir de vous le faire connaître, un peu grâce à Claude (VertFlo).

imparfaitlibre le mercredi 06 mars 2024, à 13:13
Bonjour Philip,
J'avoue que je ne connaissais pas ce poème alors que je suis une fan de Baudelaire et que je suis parfois appuyer sur ces poèmes pour débuter les miens et que, dès que j'ai un souci de diérèse c'est souvent vers l'un de ses poèmes que je me tourne.
Baudelaire était un génie dans l'écriture malgré une vie de tous les excès et d'ailleurs il est mort de la syphilis....
Il aimait écrire sur toutes les femmes qu'il croisa dans sa vie, qu'elle fut amante, de petite vertu ou femme du monde pour lesquelles, parfois, il mourait d'amour comme "A une dame créole".
Merci pour ce poème que je découvre et dans lequel on reconnaît cette écriture si particulière qui donne au poème de Baudelaire ce spleen qui leur va si bien.
Belle journée à vous deux,
Grosses bises Philip

Susan*Coquelicot* le mercredi 06 mars 2024, à 13:54
Coucou Philip,
Je n'ai aucun mérite de dire que je connais ce poème de Baudelaire ..
Puisque tu le connais par cœur et que tu le déclames souvent à la maison !
C'est le dernier quatrain que je préfère , c'est celui où je ne ressens pas le spleen ..
Gros bisous

Philip (Jardin de Lune) le mercredi 06 mars 2024, à 13:58
Bonjour Patricia.
Heureux de t'avoir fait connaître ce poème du Grand Baudelaire que nous aimons tant.
C'est normal que le poème soit peu connu car, donc il n'a pas de titre. Il ne figure pas dans les Fleurs du Mal. On le trouve parfois dans des appendices aux Fleurs....
Il avait été publié très confidentiellement dans un numéro d'une revue toute aussi confidentielle qui s'appelait "Paris à l’eau-forte", fin 1875. Charles était déjà mort depuis sept ans.
L'on sait depuis que "la Louchette" se prénommait en fait Sarah et que Baudelaire la fréquenta plutôt dans sa jeunesse et non à la fin de sa vie où il mourut syphilitique comme tu le rappelles.
Tu as tout a fait traduit le parcours "émotionnel" de Baudelaire vis à vis des femmes, de TOUTES les femmes. Bravo, on voit que tu connais bien Charles !
L'édition de l'oeuvre dans la Pleïade, note, de par la plume de l'auteur des notes explicatives sur ce poème : "...la dualité de Sarah (Louchette donc), ou la beauté et la sainteté transcendant la laideur et le mal.
Comme c'est magnifique !
C'était ça le génie de Baudelaire.
La dame créole dont tu parles était Melle de Bragard, et d'ailleurs ne venait pas de nos Antilles...mais de l'Ile Maurice.
Il ne faut pas oublier Jeanne aussi.
(J'avais fait un poème dédié à la Jeanne de Baudelaire, il faudrait que je le retrouve et le re-poste, un jour de non-inspiration ! (sourire).
Merci chère Patricia d'être passé et de m'avoir fait ce si sympathique commentaire.
Grosses bises.

Philip (Jardin de Lune) le mercredi 06 mars 2024, à 14:03
@ SUSAN
En effet, à voix basse et dans ma tête...mais parfois à voix haute près de toi, le poème à Louchette est un de ceux que je me répète chaque jour avec le Clair de Lune de Verlaine et le célèbre Bateau ivre de Rimbaud (un vrai casse tête mémoriel !!! ), pour entretenir ma mémoire et pour le plaisir.
En effet, le dernier quatrain est merveilleux, rédempteur de toutes les laideurs (mais, c'est quoi la laideur, c'est quoi le Beau ?) et plein d'amour.
Gros bisous

mariepaule le mercredi 06 mars 2024, à 15:27
Coucou Philip,

Je n'ai qu"un mot Magnifique !!!!

Je te remercie de nous l'avoir mis sur le site car c'est un vrai régal...

Bisous de mon havre de paix

Philip (Jardin de Lune) le mercredi 06 mars 2024, à 16:54
Coucou Marie,
Et comment que c'est un vrai régal....pour cause ce sont les vers du grand Baudelaire
(Ah, avec la meilleure volonté, je ne pourrais jamais écrire comme ça !)
Mais le bougre nous confirme que nous devons continuer à aimer la poésie, nous dépasser, avec nos propres mots.
Et nos mots sont si différents, les uns par rapport au autres.
Mais, c'est l'occasion de redire cette citation que j'adore de Saint-Exupéry et qui est si vraie :
"Si tu es différent de moi, loin de me léser, tu m'enrichis".
Et au-dessus de nous, planent Baudelaire, Verlaine, Rainbaud et beaucoup d'autres
Bisous, Marie.

vertflo le mercredi 06 mars 2024, à 21:51
Bonsoir Philip

Ravi de voir que dans un de mes commentaires tu as retenu que j'étais à la recherche du poème de Baudelaire sur ''Louchette''
Merci de l'avoir posté et de me l'avoir fait découvrir.
J'avais effectivement re ouvert Les fleurs du mal ( dont j'ai trois éditions à la maison ) et je ne l'avais pas trouvé.
Cela aurait été dommage de passer à côté.
C'est un chef d'oeuvre a ajouter à ses écrits.
Effectivement chez Charles (qui n'est pas un charlot) on retrouve toujours ce ''combat '' entre la beauté et le glauque, la vert u et le vice, bref, on retrouve l'âme humaine telle qu'elle est vraiment.
La poésie de Baudelaire peut se passer de couleurs.
Le Noir et Blanc lui vont comme un gant.
On passe parfois du dégoût au respect et c'est justement cet argile de mots que Baudelaire pétrit si bien pour en faire une oeuvre d'art littéraire.
Je connaissais la citation de St Exupéry, elle est toujours d'actualité.
Saint Exupéry est pour moi un grand écrivain et un très grand humaniste.
J'ai tous ces livres chez moi et il a écrit aussi plein de superbes citations.

Je vois que tu fais travailler ta mémoire en déclamant des poèmes chez toi.
En effet, c'est excellent de faire cet exercice, mais encore faut-il y arriver, ce qui n'est pas mon cas.
J'ai tendance à ne plus me souvenir ce que j'ai fait la veille.
Même quand je joue de la musique actuellement je suis obligé d'avoir la partoche sous les yeux, sinon je suis perdu.
C'est pareille quand je chante, même si je connais bien la chanson, je suis obligé d'avoir les paroles sous les yeux.
Je me demande d'ailleurs comment font les comédiens très âgés qui font du theatre et qui jouent des pièces de plus de 1h 30.

Je te souhaite une bonne fin de soirée
Bien à toi
Claude


vertflo le mercredi 06 mars 2024, à 21:55
c'est pareil et pas pareille (excuse faute de frappe)..remarque il doit y en avoir d'autres dans le commentaire !
Comme dirait Louchette...peut-être une dizaine de fautes...à la louche !

Philip (Jardin de Lune) le jeudi 07 mars 2024, à 08:26
Pour CLAUDE (Verflo) :
Salut Claude.
Heureux de voir un admirateur de plus de Baudelaire !
Sa poésie - faite souvent de noir et de blanc en effet - est souvent impressionnante.
Je relis, en ce moment, ses poèmes, un par un, en lisant aussi l'appareil critique. Ca permet de re-découvrir non seulement le poème, mais l'intention.
J'ai écris sur le site, il y a longtemps, quelques poèmes sur Baudelaire, sur un registre imaginaire.
Comme il me faut du temps pour écrire de nouveau poèmes, je posterai sans doute ces anciens écrits.
Pour ce qui est de la mémoire, rassure toi, ce n'est pas le début d'Alzheimer !
Maintenant, petit propos au musico :
Pour les partoches, heureusement qu'elles sont là (pareil pour les lyrics).
Pour le reste, si l'arthrose dans les doigts arrive...eh bien achète des cordes "extra-light" ! (mais il n'y en a pas sur les grattes acoustiques). Et puis, résultat pas toujours garanti, car si le manche de la guitare électrique et sa stabilité n'est pas excellent, les cordes extra-light deviennent des élastiques !!! Moi ça va, car pour les chorus, je joue en "bending" !
Pour le piano, ca va, pas trop de gêne d'arthrose. Ouf !
A très bientôt Claude. Take care
Amitié.
Philip

imparfaitlibre le jeudi 07 mars 2024, à 09:37
Bonjour Philip,
Pour le mélange du beau et du laid, de l'envie et du dégout, du bien et du mal, il n'y a pas mieux que
"une charogne" de Baudelaire.
Je lis souvent, moi aussi, les fleurs du mal mais je n'ai pas la chance d'avoir ce recueil en format papier, par contre j'ai un super site sur lequel je retrouve les poèmes de beaucoup de grands auteurs que j'aime comme José Maria de Heredia et son poème "les conquérants", que je connais par coeur et que je me récite souvent aussi Ou encore Alphonse de Lamartine, Charles Baudelaire évidemment et bien d'autres.
Côté mémoire, je suis comme Claude, il n'arrive même et trop souvent, d'oublier le nom d'un objet que je vois tous les jours, alors je pense souvent aussi à Alzheimer.
Merci encore pour ce bel hommage au génie de cet homme.
Bises et belle journée Philip.

philipchevalier le jeudi 07 mars 2024, à 10:24
@ IMPARFAITLIBRE
Bonjour Patricia,
Ah "une charogne" est aussi un poème représentatif de Baudelaire (oui, il n'y a pas mieux que...!"
Il fait partie de ceux que j'ai appris, mais Susan n'aime pas trop que je le récite ! (sourires !). On comprend pourquoi.
Pour l'anecdote, alors que, jeune, je n'avais pas encore lu "tout" Baudelaire, c'est un ami de mon père qui me le récita un jour, impeccablement. Et, ça ne s'invente pas....ce monsieur était directeur d'une succursale des Pompes Funèbres Générales !
Bon, pour le reste je vois que nous avons les mêmes lectures poétiques (Ah ! Lamartine)
Pour ce qui est de la mémoire, je mêle la nécessité de la travailler avec le plaisir de ré-apprendre les langues mortes par exemple.
Ca demande une sacrée concentration et surtout dans la restitution. Mais j'ai le temps.
Ca n'intéresse bien sûr que moyennement Susan que je lui déclame mon latin ou mon grec ancien ! (Sourire). Et avec qui pourrais-je parler ces langues mortes?
Ah si....de temps en temps, j'aime sous-titrer mes poèmes en latin. La musique des mots en est jolie (comme le récent Pauper fragilis stultus de l'Infâme adorée). Ce sont mes petits plaisirs
Belle journée et prends soin de toi, Patricia.
Bisous.

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