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Pour les habitants de Dunwich, Abbott Clearwater était au premier abord un homme distingué, légèrement distant et d’aucun croyait déceler dans cette attitude la marque de quelqu’un de plutôt timide.
Il avait enseigné l’anthropologie à l’Université de Miskatonic, à Arkham, et l’on disait que ses recherches personnelles, effectuées en dehors de sa charge enseignante, l’avait tellement accaparé et surtout épuisé nerveusement qu’il dut quitter sa chaire, après une houleuse et fameuse querelle qui l’opposa au recteur Doorley, qui reconnaissait pourtant ses exceptionnelles qualités pédagogiques. Spécialiste des civilisations primitives et adepte des théories sur les Grands Anciens, Abbott Clearwater était un chercheur brillant. Ses élèves étaient fascinés par ses théories sur les grands mythes oubliés. Il avait constitué au sein d’une fraternelle de l’Université, sorte de société secrète estudiantine, un groupe de réflexion. Ses dernières causeries, avant qu’il ne quittât l’Université, portaient sur les « Dreamlands », sorte de dimension onirique de la Terre vaguement reliée à une fabuleuse antiquité. Il prétendait avoir reçu de fantastiques révélations sur le Dieu Gol-Goroth et l’on dit qu’un de ses amis de Providence, un dénommé Howard Philips, avait traduit sous forme de nouvelle dans « Weird Tales », le fruit de ses découvertes, sous une forme voilée et romancée. Ce récit mythique, « The Gods of Bal-Sagoth », avait déclenché l’ire de l’éditeur, et le pauvre noveliste Howard Philips avait été sommé de ne plus proposer de telles histoires, propres à susciter chez les lecteurs un aussi indicible effroi.
La petite communauté de Dunwich avait vu débarquer un matin l’atypique universitaire qui avait loué une demeure victorienne un peu à l’écart de Main Street à l’emplacement d’un ancien cimetière aujourd’hui disparu, au lieu-dit que les plus anciens nommaient « Le Puits des Mugissants ». Cette bâtisse n’était pas a priori sinistre, et sans toutefois être dans un état de bon entretien, elle faisait une demeure acceptable pour qui voulait se donner la peine de faire quelques réparations et s’occuper du jardin. Mais pour Abbott, l’entretien du jardin n’était pas au rang de ses préoccupations, et des herbes sauvages, anémiées et grisâtres faisaient autour de la maison une lugubre couronne que côtoyaient des lichens agressifs qui rampaient comme un poulpe hideux, tout le long des quatre marches qui conduisaient à la lourde porte vermoulue au-delà de laquelle semblait se tapir de vivantes ténèbres. Près de l’aile ouest de la grande maison, se dressait justement, un puits dont le délabrement était apparent. Les habitants évitaient la demeure d’Augusta Lane et ses inquiétants abords, et nombreux étaient ceux qui juraient avoir souvent entendu à la tombée de la nuit, venant du puits pourtant condamné, d’étranges borborygmes scandés à une cadence régulière, lancinante, où l’on pouvait distinguer parfois, entre ce qui ressemblait à de sourds mugissements, des clapotis qui laissaient deviner la présence de flasques entités.
Le vieux Riley, semi-dément inoffensif, amoureusement attaché à sa bouteille de whiskey, disait même avoir soulevé une fois les planches qui obstruaient l’entrée du puits, et s’être évanoui à la vue d’étranges fluorescences vivantes qui semblaient danser un ballet macabre au fond de la voûte moisie. Personne ne croyait les délires du vieux, mais certains tempéraient leur scepticisme en rappelant que Riley avait autrefois été marin pêcheur à Innsmouth et que c’est là qu’il avait eu l’esprit fortement dérangé et s’était adonné à la boisson.
L’antique puits croulant ne semblait pas déranger le locataire des lieux, et il n’était pas rare de voir, la nuit, Abbott Clearwater rester d'interminables moments à se pencher au-dessus du tunnel cylindrique, indifférent aux odeurs fétides qui s’en exhalaient et rentrer chez lui, souvent agité et murmurant de sourdes imprécations qui certains jours ressemblaient à l’ébauche de mélopées étranges, d’une musicalité grotesque, comme si les mots qui heurtaient le chant ne comportaient pas de voyelles.
Peu à peu, nombre d’habitants du bourg, pourtant respectueux du vieux professeur, préféraient éviter de le croiser (to be continued).
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