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LA RÉFORME DE L'ORTHOGRAPHE
Madame la Ministre,
En ce jour gris, sinistre,
Je vous prie d’agréer
Le poids de mon regret,
De mon incertitude,
De mon ingratitude…
Les parfums de l’encens, sur l’horizon des cheiks,
Auront su vous guider vers de profonds échecs :
De par votre souci de rendre égalitaire
Le noble en son langage, avec le prolétaire,
Vous avez nivelé, dans un sombre sabbat,
Tout ce qui était haut et vous l’avez mis bas…
Par votre politique
Sans recul ni éthique,
Vous avez nivelé
Les quelques triolets
Qui scellaient notre école
Sur d’anciens protocoles…
Vous avez décidé d’attaquer le latin
Qui, pour l’élève inculte, apparaissait hautain :
Ci-gît la langue morte, aujourd’hui disparue,
Que vous fîtes limer comme on lime verrue !
Vous avez nivelé, nivelé, nivelé
Cet élève moyen au teint mat installé…
Ô, grande niveleuse
Sur les vagues houleuses,
Vous avez réussi
À mettre à la merci
D’un manque de culture,
Notre progéniture…
Germa en vous l’idée qu’on pouvait lessiver
La fragile dentelle et le torchon mauvais
Pour faire un napperon fort peu protocolaire
Qui aurait pu sertir votre carte scolaire,
Cette carte scolaire au profil inhumain
Où la haine du riche a guidé votre main…
Madame la Ministre,
L’école est bien sinistre
En voyant son niveau
Jeté au caniveau :
Sur l’autel des altesses,
Gloire à la petitesse !
Vint l’ultime réforme ou « Réforme de trop »
Qui vit le dictateur condamner le héraut
Avec un document décousu, sans agrafe,
Dont le but s’affichait pour limer l’orthographe…
Quelle mouche tsé-tsé ou quel taon vous piqua
Pour accoucher d’un texte aussi indélicat ?
L’académie française,
Plongée hors de l’ascèse
Par le flux hésitant
Des dossiers de vingt ans,
Fut déclarée complice
De la réforme en lice…
Au banc des accusés, parût le nénuphar,
Mot, dont le doux visage était couvert de fard,
De l’ornement tabou, de ce PH acide
Que l’administration emprisonne et trucide :
Voici venu le temps où le mot, en vecteur,
Est reconnu coupable aux yeux du dictateur…
Qui parlerait au sage
Recevrait son message :
Dans la complexité,
Sommeille la beauté ;
Notre langue est trop belle
Pour servir de libelle…
Avec vous, vint le temps de l’ancienne terreur :
Les mots et les accents frémirent sous l’horreur
De cette guillotine au trop sanglant réflexe,
Prête à décapiter les accents circonflexes,
Les tirets, les Y et tous les ornements
Qui, sur notre français, scellaient le fondement…
Madame la Ministre,
Vous avez mis le bistre
Sur ces mots surannés,
Aujourd’hui, condamnés,
Ces mots trop péremptoires
Qui forgeaient notre histoire…
Voyez-vous, l’orthographe est cette « vanité »,
Ce petit cabinet de curiosités
Où des mots vont éclore, en littéraire herbage,
Leur corolle imbriquée de hampe et de jambage,
Ces mots qui, sans férir,
Ne voulaient pas mourir…
Votre loi assassine
Veut couper nos racines,
Saper le fondement
De nos lointains sarments :
Par votre sombre trame,
Vous délitez notre âme…
© 2016 mars - Gérard ANGELIS - Onirisme quantique
Pour contacter l'auteur : [email protected]
Avertissement :
Toute ressemblance avec des personnages existants, ayant existé ou susceptibles d'exister dans le futur, serait fortuite et involontaire.
POUR MIEUX COMPRENDRE :
Triolet nm : Groupe de trois notes qui se joue sur le temps de deux
Carte scolaire : Rattachement selon le lieu, de l’élève à un établissement scolaire
Héraut nm : Messager
Mouche tsé-tsé nf : Diptère d’Afrique, responsable de la maladie du sommeil
Ascèse nf : Privation volontaire dans le but d’atteindre la perfection
Libelle nm : Pamphlet
PH : Mesure du caractère acide / basique d’une substance (neutre en PH 7)
Bistre nm : Couleur d’un brun noirâtre
Péremptoire adj : Relatif à la péremption / Qui ne souffre aucune contestation
Vanité nf : Image évoquant les œuvres humaines et la mort
Hampe nf / jambage nm : Partie supérieure / inférieure des lettres d’un mot
Férir v : Frapper
Déliter v : Fragmenter
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