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Piper Wilson s’ennuyait ferme depuis quelque temps. Pas le goût à grand-chose. Il passait ses heures solitaires à écouter distraitement les airs de country music qui tournaient en boucle sur KTST, 101.9, une des stations radio de l’Oklahoma, en compagnie de son meilleur copain Jack Daniels. La bouteille n’était jamais vide. Jack était un compagnon idéal. Un moyen de décrocher de la banalité quotidienne. La vie n’était pas particulièrement folichonne à Fairmont, dans le comté de Garfield. Un seul hôtel, un Best Western Inn, où l’on voyait quelques voyageurs de commerce faisant une halte avant d’emprunter le Cimarron Turnpike en direction de Tulsa ou de l’ouest de l’Arkansas.
Pip était sheriff adjoint de ce trou paumé où il ne se passait jamais rien. A peine l’arrestation, l’hiver dernier d’une petite bande de malfaiteurs amateurs qui avaient dévalisé la fabrique de matelas Loyal Mattress Factory, la seule activité économique et viable de Fairmont.
Pendant des années, Piper n’a vécu que pour son boulot. Une mission sacrée, au service de la Nation. Enfin, tout du moins au service du Garfield County. Ca limite l’ambition. Et puis les années ont passées. La fièvre sacerdotale s’est émoussée. Aujourd’hui, il ne reste plus pour l’officier de police que des tonnes de routine et d’ennui et son chat Kitty, un compagnon, un complice de sa profonde lassitude.
A midi il s’est offert un de ces plaisirs qu’il affectionne le plus. Il n’était pas de service le matin, alors il a fait une petite virée à Enid, la plus grosse ville du comté et il s’est offert un déjeuner comme il les affectionne, au Rib City, ce restaurant où il aime aller s’empiffrer régulièrement. D’ailleurs, depuis quelque temps, Pip a pris un embonpoint certain. Aujourd’hui, il s’est offert un festin royal : un full rack, le plus grand, pas le Baby Back Ribs. Les travers de porc, il adore, servi avec une énorme pomme de terre au four remplie de crème, accompagné de pains à l’ail. Et au dessert, une toute aussi énorme portion de homemade Coconut Creampie, une tarte à la noix de coco fait maison qui le transporte au septième ciel.
Le sheriff-adjoint Wilson est ainsi revenu au bureau, repus, mais soucieux, comme il l’est depuis quelques jours. Garrett, son supérieur, le sheriff en titre, l’observe du coin de l’œil, perplexe. Pip n’est plus le même depuis quelque temps. Ca a commencé semble-t-il dès après leur retour de l’Interstate Police Convention qui cette année se tenait à Oklahoma City, la capitale de l’Etat. Le congrès avait lieu dans la ville même où dix ans plus tôt un attentat avait détruit dans le centre, l’immeuble du gouvernement fédéral, en faisant plus de cent cinquante morts et des centaines de blessés. La population de l’Etat, tout comme le reste de l’Amérique avait été en état de choc.
Dans le cadre de cette douloureuse commémoration, la manifestation avait été un succès, et de toute façon, les flics venus de tous les coins du pays étaient fiers et heureux de se retrouver en communauté d’idées et d’intérêts. La clôture de la Convention s’était terminée par une mémorable fiesta à laquelle Piper n’avait pas voulu participer. Il retrouverait le sheriff Wilson à son hôtel. En fait, le policier avait préféré errer en solitaire dans le Downtown, sans but particulier. Il se souvenait s’être arrêté au pied du Capitole, avoir diné ensuite au Spaghetti Warehouse, sur East Sheridan, un italien que lui avait conseillé un congressiste.
Il était à la fois oppressé et fasciné par la ville. Fairmont n’avait beau être qu’à soixante-dix miles environ d’Oklahoma City, Pip y mettait cependant rarement les pieds.
Ce qui s’est passé ensuite, ce soir-là, Pip n’en n’a qu’un souvenir distordu. Il avait atterri, après avoir marché un peu au hasard dans le minuscule Chinatown de la ville, de part et d’autre de la 23ème rue Nord-ouest. L’endroit n’avait jamais eu bonne réputation. Appelé Little Saïgon peu après la fin de la guerre du Vietnam, rebaptisé aujourd’hui administrativement Asia District, il régnait toujours dans ces rues, surtout la nuit, une faune interlope, alors que le quartier était accueillant dans la journée, loin des inimaginables activités nocturnes.
En déambulant dans l’artère principale du petit Chinatown, délimité par seulement quelques blocs, l’attention de Pip avait été attirée par la façade toute de néons rouges d’un bar qui tenait enseigne dans une ruelle latérale. Il s’était senti soudain comme attiré contre sa volonté vers l’établissement dont le clignotement des néons rubis semblait lui intimer l’ordre d’entrer. Aujourd’hui encore, le flic ne se souvient plus comment il a franchi les portes de l’Anchor Bar. L’heure est avancée. Il ne pourrait dire combien de bières il a ingurgité. De la Lone Star, le Texas n’est pas bien loin. La musique vrille la cervelle, pénètre les moindres neurones. On a beau être dans l’Oklahoma, ici c’est la ville. La country music n’y a pas sa place. Enfin, pas dans ce lieu, tout du moins. Pip reste encore un peu. Ses affreuses migraines l’ont repris. Lui qui n’a jamais mal à la tête souffre le martyre depuis quelques jours. A l’intérieur de son crâne, c’est comme un tintamarre incessant. Il croit même entendre des ricanements qui s’insinuent par l’intérieur de ses tympans. Parfois, il a soudain terriblement chaud. Sa peau parait brûlante, alors qu’il sait qu’il n’a pas de fièvre, et qu’en ce début de l’automne, les températures ont vite fraîchies.
Il y a une semaine, il a lu un article de vulgarisation dans le Reader’s Digest qui parlait des dérèglements sensoriels. C’est que, il lui semble respirer à intervalles de plus en plus rapprochés, comme une écœurante odeur de soufre, partout, dans la rue, dans sa maison, lorsqu’il se promène en lisière de la forêt. Il ira consulter à l’hôpital d’Enid, c’est promis.
En attendant, les décibels qui se déversent dans la petite salle du bar, accentuent son mal de tête qui se charge maintenant d’une sorte d’angoisse diffuse.
- « Encore une autre, chef ? » demande le barman à l’attention de Pip.
Ce dernier, sorti de sa douloureuse rêverie, ne répond pas tout de suite. Les lumières du bar ont changé de couleur. Le bleu métallique des barres de néons a fait place à un éclairage rouge, une couleur sanguine appuyée. Tout est rouge, les murs, les tables, le comptoir et le liquide qui emplit les verres.
Pip avise un long verre cocktail posé sur le comptoir, à sa gauche.
- « Donnez-moi la même chose ! » demande-t-il au barman, sans réfléchir, ou plutôt, fasciné par ce liquide couleur rubis qui semble étinceler à la faveur du rayon d’un spot mobile.
Pip transpire abondamment maintenant. Il porte le verre qu’on vient de lui apporter à ses lèvres et goûte le breuvage. Il va être malade c’est sûr, avec toute les bières qu’il a déjà bues. La boisson qu’il a commandée, sans véritable envie, a un goût étrange. Alors que le verre sort du fridge, le liquide parait brûlant. La première gorgée ressemble à du piment en fusion et il y a un arrière-goût qui fait penser à la salinité si particulière du sang. Le flic en a vu d’autre pourtant. Il ferme les yeux, s’abandonne.
L’espace d’un instant, il y a comme un blanc. La musique semble s’être arrêtée. La foule aussi. Il ouvre les yeux et les referme. Tout, autour de lui, semble être comme dans un ralenti. L’espace d’un instant, Pip ressent une sorte de panique galopante.
- « Ca déchire, hein ! C’est du best !» lui dit une voix qui vient de sa gauche.
La fille. Il l’avait remarquée dès qu’il s’était dirigé vers le bar. Une grande fille mince, aux cheveux longs, très fins, noirs de geai. Elle était habillée en style gothique des pieds à la tête. Pour la première fois de la soirée, il la regarda de face. Un visage longiligne, un maquillage appuyé, pas vulgaire, qui lui donnait des airs de Vampirella. Elle lui souriait, mais il lui sembla qu’il y avait dans son sourire quelque chose d’ironique et de….compatissant à la fois. Ses lèvres étaient peintes en noir, ce qui accentuait l’ambiguïté de son sourire. - « Cheers ! » et elle fit tinter son verre contre le sien Elle se tenait à ses côtés, droite. Etait-elle familière des lieux ? Elle semblait à l’aise, en tout cas, dans le brouhaha, les décibels et les éclairages flamboyants. Ce n’était pas une pute, comme il aurait pu le penser un instant. D’ailleurs, il n’y avait aucune fille qui racolait dans l’établissement. Soudain, Pip sembla submergé d’une infinie tristesse, de ces vagues qui viennent de l’intérieur et qui en un rien de temps sont prêtes à vous faire chialer comme un gosse.
Il était dans cet état, lorsqu’il eut l’impression de sentir une main d’une empathique tendresse qui lui pressait le bras. La fille ? Timide de nature, Pip regarda droit devant lui, en direction de la rangée de verres alignés derrière le bar.
La musique un peu techno, un peu trash avait repris d’elle-même, mais il crût que la fille venait soudain de s’adresser à lui :
-« Vous y êtes ! Vous êtes à la bonne place ».
Un frisson violent parcouru l’échine de Pip et soudain, il se sentit glacé, comme si une sueur froide et malsaine courait le long de sa colonne vertébrale. Il tourna légèrement la tête vers la gauche, tout en regardant le mur du bar. A côté des verres, courait un grand miroir, reflétant en les amplifiant, les néons et les spots rouges dont l’éclat dansait une sarabande infernale au rythme de la musique. C’est alors qu’il la vit, dans le miroir. C’était bien la fille qui était à côté de lui. Son visage marquait un long ricanement accentué par une bouche démesurément large dont il ne lui sembla pas avoir remarqué la grandeur tout à l’heure. Au fond de ses yeux brillait un éclat insoutenable, comme il n’avait jamais vu. Comme des flammes. Et surtout, surtout, l’espace d’une fraction de seconde il crut voir dans la partie supérieure de son front, juste au-dessous des cheveux séparés par une longue raie, deux appendices, comme de petites cornes de chair (à suivre)
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