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La Muse éconduite
Non, Muse ! Laisse-moi, un instant, me détendre !
Ne me harcelle pas, respecte mon repos !
Abandonne ton luth, ta lyre et ton pipeau
Afin que je sois fort pour pouvoir me défendre !
Car tes charmes sont grands pour vaincre le Poète ;
Que tes baisers sont chauds, profonds et généreux !
Tes gestes à la fois tendres et vigoureux
Sont ceux d’un cœur puissant dans le corps de l’athlète.
Et pour me rencontrer après ta longue marche,
Pour atteindre mon antre et venir jusqu’à moi,
Tu vins avec l’espoir de me mettre en émoi,
Par des sentiers étroits en passant sous une arche !
Dans le silence épais des murs blanchis de plâtre,
Etends tes pieds bleuis au feu de mes charbons,
Mais, de grâce, surtout, réserve tes chansons,
Pour des soirs plus heureux dans les reflets de l’âtre.
Pose au sol ce grand sac qui blesse tes épaules
D’où s’exhale un parfum fade d’alexandrins,
Et ne m’abreuve pas à l’eau de tes quatrains
Que l’on refuse même aux forçats dans les geôles !
Et cesse de verser de tes larges amphores,
Cette étrange boisson où trempent tes sonnets,
La soupe de tes vers souvent assaisonnés
Aux poivres éventés des pâles métaphores.
Et tes césures n’ont pas de sels, pas d’épices
Dans les maigres festins où Boileau se purgeât ;
Dans son triste hôpital, Mallarmé s’insurgeât,
Quant à moi, je les sue par tous mes orifices.
Car je n’ai pas compris que tu poussas ma porte,
Sachant que mon logis est dans l’obscurité ;
Est-ce par amitié, est-ce par charité
O toi qui fus toujours si généreuse et forte ?
Car tu offris souvent les trésors de ta couche
Aux penseurs les plus grands et aux plus fins esprits,
Dont la postérité s’est nourrie des écrits
Que tu leur inspiras au souffle de ta bouche.
Des plus fameux d’entre eux tu fus l’enchanteresse
Quand tu les caressas tendrement de ta main :
Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Albert Samain…
Et tant d’autres de qui tu devins la maîtresse.
Car le premier d’entre eux t’avais perçue vénale.
Bouge ou palais, ta chambre embaume tes liqueurs.
Troubles-tu les esprits, veilles-tu sur les cœurs ?
Peut-être es-tu Vénus sans être une Vestale.
Mais moi ne pensant rien et n’ayant rien à dire,
Je ne me sens pas prêt pour flatter tes appas
Et ne veux surtout pas partager tes repas :
Tu peux repartir, Muse, et n’oublies pas ta lyre !
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