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A l’ombre des symboles contournés par les premiers rayons obliques du soleil, comme s’ils n’osaient révéler les secrets de ces temples grecs oubliés par le temps, une réflexion qu'il avait instamment couchée sur son carnet lui revint en mémoire :
« il ne suffit pas de tracer le cercle magique de sa suffisance pour exorciser ses propres démons ».
C’est peut être ce qu’il avait fait jusqu’à aujourd’hui, jusqu’à l’instant où il s’était arrêté devant la falaise.
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Gail * ! C’était ... hier seulement. Rien qu’une petite poignée d’heures qui font prendre conscience de l’abîme qu’on laisse derrière soi et que l’instant qui va passer éloigne plus encore.
Gail, qu’il rendait inaccessible par le simple fait de sa décision.
Bien sûr, il était encore trop tôt pour se forger de nouvelles certitudes. C’était contraire au sens même de son évasion, il allait dire « son exil ». Il sentait que s’il voulait contrôler parfaitement cette naissance - il s’interdisait de parler de renaissance - il lui fallait désormais s’efforcer d’abandonner tous les repères, même ceux de l’inconscient !
Percevoir de nouvelles couleurs, entendre de nouveaux sons, jusqu’à ne plus appréhender même, son propre environnement. Par un sursaut de logique, il voulut encore comparer. Se comparer, lui, matière vivante, pensante, avec les géants de pierre, immobiles et muets. Et, comme s’il percevait le mouvement imperceptible d’un pouls battant la tempe de ces colonnes affaissées, il revenait alors à la réalité.
A quelques dizaines de mètres de cet endroit magique, parvenait comme l’ébauche d’une brume, le souffle rauque du ressac achevant de mourir sur la grève. Et, à chaque retour de la vague, il voyait avec étonnement s’installer dans un coin de sa pensée la trame d’un proverbe dont il avait oublié l’origine, à moins que ce ne fut la dernière sentence d’un philosophe oriental :
« mais la magie de l’exégèse, toujours renouvelée, assure la fausse éternité des mausolées ».
Et déjà il doutait de cette fausse plénitude, vite fabriquée de sensations fugitives : quelques ombres antiques, des senteurs iodées, une heure propice à la solitude.
Il savait pourtant qu’il aurait désormais la force de ne plus jamais se retourner sur ses propres actes et sur ses certitudes bien trop accaparantes pour qu’elles ne laissent le répit nécessaire pour qu’on les dissèque.
Alors seulement, il pourrait se convaincre que sa fuite était une victoire, sa fragilité une force précieuse qui désormais l’accompagnerait.
Et cette vulnérabilité truquée saurait suffisamment tromper son propre miroir.
Il retrouverait sans doute devant lui les mêmes visages. Il reconnaîtrait les mêmes attitudes. Mais, fort de cette sérénité toute neuve et d’un abandon émotionnel calculé, il éviterait les trahisons, à moins de ne se trahir lui-même.
La plus dure épreuve cependant était d’admettre qu’il avait emporté avec lui des sentiments trop présents pour les oublier et trop encombrants pour les rejeter.
Comme une rafale de vent, la première, inattendue, lui rabattait une mèche sur le visage, il se mit à rire. Un rire sourd, lugubre, presque obscène dans le silence de la solitude des lieux. C’était, sans le savoir comme de dernier hoquet de ses remords ou de sa dérision.
Alors, d’un pas résolu, il descendit l’escalier taillé dans la pierre qui conduisait à une petite crique, au pied de la falaise. Et de ce même pas, presque fiévreux, il s’approcha de la grève.
(* Gail : abréviation du prénom anglo-saxon Abigail)
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